Trois récits utopiques classiques, textes édités et présentés par Jean-Michel Racault, Saint-Denis, Université de La Réunion, Presses Universitaires Indianocéaniques, 2020, 540 pages, ISBN 978-2-490596-24-9

Texte

S’inscrivant explicitement dans la lignée des regroupements de récits utopiques, à l’instar du Three early modern utopias » de S. Bryce (Oxford, 1999), l’ouvrage de J.-M. Racault en propose un pendant francophone réunissant trois textes caractéristiques de ce qu’il est souvent convenu d’appeler « l’utopie louis-quatorzienne » (on pourrait les qualifier à ce titre de « classiques de l’âge classique »), même si le troisième reste un peu moins connu que les autres en raison sans doute de sa publication posthume. Il s’agit, respectivement, de La Terre Australe connue de Gabriel de Foigny, qui relate le voyage de Nicolas Sadeur vers les Terres Australes et particulièrement son passage par une île utopique peuplée d’hermaphrodites ; de l’Histoire des Sévarambes de Denis Veiras, qui se présente comme une relation de voyage du Capitaine Siden, lequel raconte l’histoire de Sévarias, jadis fondateur et législateur de l’empire des Sévarambes ; et de la République des Philosophes de Bernard de Fontenelle, qui raconte le voyage et l’installation de Monsieur S. Van Doelvelt au pays des Ajaoïens.

Ces textes existaient jusqu’ici séparément dans des éditions savantes ; leur regroupement en un seul ensemble permet de mettre en évidence leurs points de convergence, que l’éditeur s’attache à faire ressortir tout en développant la spécificité de chaque œuvre dans un paratexte particulièrement étoffé.

Un second atout est le parti pris éditorial retenu, et ce à plusieurs égards. Le choix d’une graphie et d’une orthographe modernes respectant les spécificités lexicales et syntaxiques de l’époque permet de rendre accessible des textes difficiles à lire pour le public contemporain, tout en restant fidèle à leur écriture d’origine. Les textes présentés épousent un parti pris d’authenticité, en ayant recours à l’édition explicitement attribuable à l’auteur (donc en écartant les variantes éditoriales non avérées). C’est notamment le cas pour le récit de Foigny dont les rééditions furent nombreuses et pour lequel il est particulièrement intéressant de disposer d’une version authentiquement originale. Par ailleurs, dans un souci de concilier effort de clarté et souci d’exactitude, le texte renvoie aux analyses proposées dans les éditions savantes antérieures, évitant ainsi d’être alourdi par un trop lourd apparat critique. Les bibliographies proposées sont en ce sens une sélection non exhaustive d’ouvrages permettant de compléter et nourrir la réflexion présentée. Il est à noter la présence de mappemondes et de cartes qui remettent ces fictions de voyage dans le contexte des explorations scientifiques de leur temps et aident ainsi à mesurer la part des influences et de l’invention dans les processus de narration.

L’apport le plus décisif nous semble être la décision de renouveler le regard sur ces trois œuvres, les riches préfaces s’efforçant à la fois de rappeler les principales lectures qui en ont été proposées jusqu’ici tout en avançant des propositions résolument novatrices – voire antagonistes par rapport aux approches antérieures. Spécialiste de la narration utopique (L’Utopie narrative en France et en Angleterre, Nulle part et ses environs…), J.-M. Racault privilégie le jeu de tensions qui structure les trois textes en essayant de prendre au sérieux ce qu’il appelle leurs « zones d’ombre, contradictions ou inconséquences » pour en tirer de nouvelles interprétations possibles. Ainsi, et tout en reprenant les analyses habituelles faisant de ces trois textes des critiques du pouvoir en place et, à ce titre, des précurseurs de la pensée des Lumières, J.-M. Racault se montre également sensible à la polysémie d’œuvres riches en ambiguïtés de toutes sortes et dont il n’hésite pas à considérer qu’elles puissent être aussi des réflexions sur les tenants et aboutissants de tout absolutisme.

D’un point de vue politique, par exemple, le texte de Veiras serait davantage à comprendre comme une exemplification « machiavélienne » de l’absolutisme de droit divin, exposant ses principes sans en contester l’efficacité ; quant aux utopies de Foigny et Fontenelle, elles n’évoqueraient l’hypothèse de systèmes non monarchiques que de façon virtuelle, considérant que de telles alternatives seraient, au fond, incompatibles avec la nature humaine. De la même façon, les idées religieuses sont abordées avec beaucoup plus d’ouverture que ne pourrait le laisser penser la proximité des auteurs avec l’idéologie libertine. Racault montre ainsi comment « spéculation théologique » et « théorie politique » sont étroitement liées : l’utopie de Foigny, toujours considérée comme un manifeste du rationalisme déiste, peut aussi se lire comme une critique pascalienne de l’attitude déiste ; l’athéisme de Veiras démasque l’imposture du droit divin mais en justifie politiquement la nécessité ; la position de Fontenelle s’oriente vers un athéisme érigé en religion d’État au service d’un système utilitariste de domination coloniale.

Relus sous cet éclairage, les trois récits laissent entrevoir le potentiel contre-utopique inhérent à toute idéalisation, tout en ouvrant au plus large la réflexion sur le régime en place dont il s’agit moins de critiquer la nature que d’en comprendre le fonctionnement.

Citer cet article

Référence électronique

Martin BAZIN, « Trois récits utopiques classiques, textes édités et présentés par Jean-Michel Racault, Saint-Denis, Université de La Réunion, Presses Universitaires Indianocéaniques, 2020, 540 pages, ISBN 978-2-490596-24-9 », Viatica [En ligne], HS 5 | 2022, mis en ligne le 30 novembre 2022, consulté le 02 février 2023. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2439

Auteur

Martin BAZIN

Aix-Marseille Université

Droits d'auteur

Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)