Raphaël Piguet (dir.), À plume et à pédales – Voyages cyclistes, La Revue des lettres modernes, Paris, Lettres modernes Minard, coll. « Voyages contemporains », no 4, 2022, 290 pages, ISBN : 978-2-406-12996-7.

Texte

Raphaël Piguet, docteur en littérature française de l’Université de Genève (2017) et lecturer au département d’études romanes de l’Université de Princeton, fait converger son intérêt personnel pour le cyclisme et ses travaux sur les formes du récit de voyage dans la publication qu’il dirige, À plume et à pédales – Voyages cyclistes. Le titre de cet ouvrage collectif, qu’accueille le no 4/2022 de la collection « Voyages contemporains » de la Revue des Lettres modernes, traduit d’emblée l’intérêt que revêt l’étude des « récits de voyage à vélo » (Piguet [1], p. 12 ; Dupont-Kieffer et Krykun, p. 1391) ou « récits cyclistes » (Dubail, p. 101) pour les problématiques qui parcourent les études viatiques francophones depuis les travaux inauguraux de Roland Le Huenen au tournant des années 1980-19902 et l’étude de Christine Montalbetti sur la bibliothèque du voyageur3. Y sont tout d’abord suggérés le parallélisme, la communauté de destinée, voire la coalescence entre geste d’écriture et déplacement du voyageur, ce que traduisent la conjonction de coordination « et » et la mise sur le même plan de l’objet symbolique de l’écrivain et de l’outil par lequel la machine inerte devient moyen de locomotion. Le titre de la publication souligne également la prédominance et la préséance des modèles littéraires et des codes discursifs, lus, appris, imités, sur l’expérience concrète du voyage, ce que trahit opportunément l’antériorité de la « plume » par rapport aux « pédales ». Aiguillé par cet horizon d’attente, le lectorat habitué des études consacrées au récit de voyage pourra s’attendre à trouver déclinées dans la présente publication deux questionnements : d’une part, un questionnement sur la place de l’invention dans la relation du voyage, que cette invention soit au mieux réélaboration esthétisante de la réalité ou au pire mensonge, si l’on se situe banalement sur le plan d’une double condamnation morale et épistémologique qui a pesé sur le récit de voyage depuis ses origines, et/ou, d’autre part, si l’on déplace la réflexion sur un plan de poétique des genres littéraires, un questionnement sur la place et le traitement de l’intertextualité, notamment celle que représente la contamination des genres littéraires fictionnels4, dans la mise en discours de l’expérience viatique.

À plume et à pédales – Voyages cyclistes revendique donc deux objectifs. Le premier objectif est de constituer un apport à une réflexion critique déjà bien vivante sur le rapport étroit, soit analogique soit causal, entre écriture et voyage, ainsi que sur les modèles littéraires qui irriguent tant l’expérience de découverte et d’exploration du monde que sa mise en discours. Le second objectif est de mettre à disposition des chercheurs en études viatiques et, plus largement littéraires, un corpus déjà bien identifié, mais dont la place croissante dans le champ de la littérature de voyage contemporaine n’est pas encore reconnue et saluée par des travaux qui lui seraient spécifiquement consacrés. Raphaël Piguet signale ainsi l’absence des récits de voyage à vélo dans les études les plus récemment parues sur le sujet et ne mentionne, pour tout précédent, que le travail de compilation des relations de voyage cyclistes effectué par Hervé Le Cahain sur le site web du Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV) (Piguet, p. 12). L’on ne saurait donner tort à cette affirmation : un rapide tour sur Worldcat, avec pour mots-clés « récits cyclistes » ou « récits de voyage vélo » – et nous avons conscience de nous en tenir ici à une production exclusivement francophone – met en évidence la pléthore de textes offerts à l’étude, inversement proportionnelle au nombre d’études leur étant consacrées de manière spécifique5.

Il fallait donc combler cette béance, tâche dont s’est chargé un collectif d’autrices et d’auteurs aux ancrages disciplinaires variés, quoique rassemblés par un fort tropisme littéraire : littérature française (Raphaël Piguet, Philippe Antoine, Lucie Nizard, Anna Krykun, Laura Carvigan-Cassin, Gilles Louÿs, Liouba Bischoff), littératures comparées (Hélène Dubail, Sabrina Messing), littérature et civilisation italienne (Michela Toppano), histoire (Céline Piot), économie (Ariane Dupont-Kieffer). Cette interdisciplinarité, centrale dans les études viatiques, est ici justifiée une seconde fois par la nature même de la bicyclette ou du vélo, « machine conceptuellement touche-à-tout et polymorphe » (Piguet, p. 29). De manière particulièrement appréciable, le cœur critique de la publication trouve son contrepoint à travers le diptyque des voix de ce que l’on pourrait appeler – sur le modèle des « écrivains-voyageurs » – des écrivains-cyclistes : Gérard Bastide et Claude Marthaler, qui ouvrent et referment respectivement la réflexion introduite par de brefs récits et méditations inédites sur le sens du voyage et de l’écriture à pédales.

L’ouvrage se compose d’un total de quatorze contributions. Trois d’entre elles (Piguet [1] ; Bastide ; Marthaler) sont dévolues à la ressaisie de l’objet étudié par les outils de la théorie ou de la création littéraire. Les onze autres contributions, d’abord monographies (Antoine ; Piot), puis études transversales (Toppano ; Dubail ; Nizard ; Dupont-Kieffer et Krykun ; Carvigan-Cassin ; Messing ; Louÿs ; Bischoff ; Piguet [2]) se succèdent par ordre chronologique des périodes étudiées : l’âge d’or du cyclisme, concentré à la fin du xixe siècle, de 1880 à 1914 (Antoine ; Piot ; Toppano ; Dubail ; Nizard), sa mutation dans l’entre-deux-guerres (Dupont-Kieffer et Krykun) ; enfin les premières décennies du xxie siècle (Carvigan-Cassin ; Messing ; Louÿs ; Bischoff ; Piguet).

Raphaël Piguet et Gérard Bastide se partagent les quarante-quatre premières pages de l’essai collectif, le premier en tant que théoricien littéraire réfléchissant sur ce que le vélo fait à/de la littérature de voyage, voire plus largement à/de la littérature ; le second en tant que « cyclo-voyageur » (Piguet [1], p. 23) polymathe qui refuse de « rouler idiot » (Piguet [1], p. 23) et choisit d’interroger la réflexivité même du récit cycliste.

L’introduction de Raphaël Piguet s’organise selon une structure heuristique et didactique. Elle propose d’abord une réflexion au sens large sur les significations dont l’imaginaire contemporain occidental dote le voyage à vélo, en s’appuyant sur une riche bibliographie pluridisciplinaire (histoire, sociologie, technologie…). Ce faisant, elle décline quelques doublets conceptuels susceptibles de baliser l’étude des représentations du cyclisme et de leur mise en discours par les récits cyclistes : par exemple, rapidité du vélo/raffinement et caractère débonnaire de la bicyclette, marginalité et illégitimité du vélo/toute-puissance et régime de la « mobilité motorisée » (Piguet [1], p. 15), vérité de l’expérience viatique à pédale/illusion du tourisme spatial… Autant de doublets qui, s’ils s’inscrivent encore dans le commentaire de la pratique cycliste, laissent présager de la ligne directrice de ce que sera ce commentaire, transposé sur le plan de l’analyse littéraire et poétique, à savoir une réflexion sur le positionnement du récit cycliste entre révérence et écart par rapport à une norme : « […] [la bicyclette] apparaît aujourd’hui, dans le cas du voyage, comme le moyen de transport capable de le redéfinir, et dans la foulée de redonner un souffle à sa littérature » (Piguet [1], p. 20).

Raphaël Piguet se penche ensuite sur la littérature de voyage cycliste, dont il relève la nature fondamentalement intertextuelle, fondée sur des références relevant de la littérature romanesque canonique, de Don Quichotte à Jack Kerouac, déclinant pour l’écrivain-cycliste et son récit autant de doubles, tantôt dérisoires chevaliers errants, tantôt vagabonds ivres de liberté. Raphaël Piguet achève ainsi de donner au vélo la place qui lui revient dans une littérature du déplacement, mais aussi dans les déplacements – « changements de paradigmes » (Piguet [1], p. 21) – qui agitent récits de voyage et littérature au sens large, le statut interfacial et instable du vélo renvoyant à l’axiologie de ce qui est dit littéraire et de ce qui est dit ne pas l’être.

Gérard Bastide propose quant à lui une illustration pratique et concrète de la proposition forte énoncée par Raphaël Piguet au seuil de l’ouvrage : en neuf variations, toutes ponctuées d’un titre qui exploite le champ lexical du cyclisme, il décline sa vision du vélo, ainsi qu’une poétique en acte de la mise en discours de l’expérience cycliste. Dans ces textes qui oscillent entre micro-essais, aphorismes et prose poétique émaillée de mots précieux et d’onomatopées mélodieuses où l’on croit reconnaître la patte du maître Henri Michaux – une phrase de son Ecuador (1929), clairement référencée, fournit d’ailleurs son titre à la quatrième variation (Bastide, p. 34) – Bastide produit une histoire déconstruite du voyage à vélo, dont les auteurs et voyageurs, de Marco Polo à Jules Romains en passant par Montaigne, sont les instances tutélaires dûment identifiées. C’est une manière efficace et définitive d’inscrire le vélo dans un imaginaire du voyage et dans une histoire du récit de voyage et de la littérature qui l’ont tant ignoré.

Philippe Antoine et Céline Piot tracent successivement le portrait et l’histoire de l’œuvre de deux cyclovoyageurs français de la fin du xixe siècle, dont les existences sont quasi contemporaines : le Stéphanois Paul de Vivie dit Vélocio (1853-1930) et l’Albigeois Édouard de Perrodil (1860-1931). La succession des deux articles met en valeur des rapports à l’écriture diamétralement opposés chez les deux hommes : Vélocio y vient par sa pratique du cyclisme, qui le conduit à fonder en 1887 Le Cycliste, principal organe de diffusion de ses récits de voyage à vélo ; Perrodil, habité dès ses jeunes années par une ambition littéraire, d’abord poétique, puis romanesque, trouve dans le cyclisme le canal d’expression du souffle épique et picaresque qui l’habite. D’un côté, le cycliste hygiéniste fait de ses textes le creuset d’un discours militant d’émancipation physique, morale et sociale par le cyclotourisme et un rapport renouvelé au paysage et à la nature, qui essaime chez les tenants du Cycliste tels que Mad Symour, Anglaise libérée, et Adolphe d’Espinassous, épigone d’Alexandre Dumas et de ses Impressions de voyage (1835) ; de l’autre, le « poète à bicyclette » (Piot, p. 62) façonne ses récits cyclistes au prisme de ses opinions politiques nationalistes et de ses modèles esthétiques réactionnaires, où le cyclotourisme, moyen plus que fin de l’écriture et de l’accomplissement personnel et collectif est avant tout le lieu fantasmé de la performance, de la célérité moderne, de la prouesse sportive et technique. Les articles de Philippe Antoine et de Céline Piot, lus en diptyque, nous donnent à la fois un aperçu d’ensemble sur l’avènement du cyclotourisme français à la fin du xixe siècle et un panorama des conditions d’émergence des récits cyclistes, où le rapport de préséance entre coup de pédale et trait de la plume sur la page ainsi que la contamination des modèles génériques (et, le cas échéant, lesquels ?) sont tout aussi instables et sujets à débat que dans l’ensemble de la littérature de voyage.

Michela Toppana élargit la perspective d’étude, de monographique à synthétique, en nous proposant une étude non plus contextuelle, mais phénoménologique, des récits cyclistes italiens à une époque contemporaine de Vélocio et de Perrodil. Passant au crible de l’analyse les récits de voyage à vélo de Vittorio Luigi Bertarelli (1897, 1899), d’Alfredo Oriani (1902) et d’Alfredo Panzini (1907), elle met en évidence la permanence de codes et de postures d’écrivain qui achèvent d’intégrer ces textes dans le vaste corpus de la littérature de voyage. Ces récits, tous articulés autour d’itinéraires exclusivement italiens, oscillent pour chacun des trois auteurs entre, d’une part, l’attention portée à l’immédiateté de l’expérience intime et de l’effort physique et, d’autre part, le poids d’une bibliothèque classique, médiévale et renaissante dans l’appréhension et la mise en discours du paysage vécu. L’épaisseur historique de l’intertextualité et de ses modèles offre aux cyclo-voyageurs italiens une pléthore d’ethoi auxquels souscrire : Bertarelli en arpenteur de la patrie ; Oriani en anticonformiste ; Panzini poète en quête de soi et de l’essence du monde. Peu importent les modèles rhétoriques et génériques privilégiés, le récit cycliste est d’abord une construction textuelle et relève dès lors pleinement de la littérature viatique.

Dans leurs articles respectifs, Hélène Dubail et Lucie Nizard consacrent la légitimité du récit cycliste et son identification comme sous-genre à part entière de la littérature de voyage en analysant la subversion de codes désormais institués dans ces récits au tournant des xixe-xxe siècles, par l’humour (Hélène Dubail) et par l’émergence d’une écriture féminine (Lucie Nizard). Sur fond de « cyclomanie » (Nizard, p. 119) et de développement technique de la bicyclette, Hélène Dubail explore la ressaisie d’une pratique personnelle de la bicyclette chez Alphonse Allais, Alfred Jarry, Georges Courteline, Alfred Capus, H. G. Wells et Jerome K. Jerome, à travers des romans sous forme de récits de voyage ou des nouvelles aux tonalités de faits divers ou de réclame. Quant à Lucie Nizard, elle explore les récits de voyage de « cyclo-voyageuses » (Nizard, p. 133) américaines solitaires – Annie Londonderry (1894-1895) – ou accompagnées : Fanny Workman et son époux William (1895) ; Elizabeth Pennell et son époux Joseph (1888). Dans l’un et l’autre article, qui déclinent un même contexte de démocratisation du voyage par le vélo et d’avènement du tourisme, l’irruption de la bicyclette dans les codes qui ordonnent la diégèse du voyage est synonyme d’écart et de liberté : affranchissement du réalisme et des conventions langagières dans une écriture « en roue libre » (Dubail, p. 112) ; prise en main par les femmes du récit de leur propre voyage, non sans irrévérence à l’égard des topoi institués par une écriture d’abord masculine, dans un contexte où hommes et femmes s’affrontent plus largement autour de la maîtrise du discours hygiéniste et de la légitimité d’une pratique féminine du vélo.

Ariane Dupont-Kieffer et Anna Krykun concluent ce panorama à travers une étude qui possède un double intérêt. Tout d’abord, elle dépasse la perspective de l’âge d’or du cyclotourisme de la Belle Époque pour dégager une ligne de fuite sur l’émergence de l’époque contemporaine et interroger l’émergence d’autres usages de la bicyclette, désormais empreints de gravité par le tragique de l’histoire. Ensuite, cette contribution privilégie une approche interdisciplinaire, entre histoire économique et études littéraires, qui montre avec une profondeur renouvelée l’intrication – centrale dans les récits de voyage – d’une pratique et d’un discours construit : en d’autres termes, la présence de « la grammaire sociale […] dans des récits littéraires et autobiographiques de voyage à vélo » (Dupont-Kieffer et Krykun, p. 139). Dans le contexte de la défaite française de 1940, la bicyclette est la ligne directrice des récits de débâcle, de fuite et d’exil, mais aussi de résistance et de maquis. L’objet devient dès lors le support de représentations symboliques et de discours extrêmement variés, allant de la trivialité dérisoire à laquelle est condamnée une nation vaincue à l’héroïsme tragique de la désobéissance civile.

Les cinq contributions suivantes, enracinées dans l’étude d’un corpus littéraire francophone et anglophone contemporain, s’articulent autour deux pôles majeurs : d’une part, Laura Carvigan-Cassin et Sabrina Messing déplacent et situent la bicyclette, auparavant le plus souvent outil de l’effort sportif modéré et du voyage de proximité, dans des récits contemporains d’exploration du monde ; d’autre part, Gilles Louÿs, Liouba Bischoff et Raphaël Piguet questionnent le corps du cycliste à l’épreuve du voyage à vélo, de ses épreuves et de ses dangers.

Les deux premières contributions interrogent les différentes valeurs symboliques dont la littérature contemporaine, d’autofiction (Carvigan-Cassin) ou de voyage (Messing), dote le vélo, ainsi que la manière dont le voyage à bicyclette métamorphose notre rapport à l’espace et au temps. Laura Carvigan-Cassin analyse, à partir de L’Odeur du café (1991) de Dany Laferrière et du Petit Éloge de la bicyclette (2007) d’Éric Fottorino, la bicyclette comme hétérotopie foucaldienne, à la fois objet et lieu faisant entrer celle ou celui qui l’appréhende dans un nouveau rapport au monde, une expérience renouvelée à soi-même : appel à la liberté et à l’aventure, souvenir d’enfance ou voie/outil d’accès aux pays perdus de la mémoire, mais aussi « contre-espace » (Carvigan-Cassin, p. 164) où s’expriment la sensualité et l’intériorité d’un cycliste dont chaque coup de pédale fait un peu plus un poète. Quant à Sabrina Messing, elle confronte la bicyclette à une altérité extrême – du point de vue occidental – et objective plus que symbolique ou métaphorique : celle du Japon, dans Tokyo Sanpo (2009) de Florent Chavouet et Un voyage au Japon (2010) d’Antoine Piazza. Confrontée aux difficultés multiples (infrastructures inadaptées, méfiance des autorités), tout en étant reconnue par les voyageurs comme étant un incomparable outil d’immersion dans la réalité urbaine japonaise, la bicyclette cristallise une double tentative : celle, vouée à demeurer asymptotique, d’appréhender la vérité intime d’un pays qui se dérobe sans cesse ; et celle, couronnée de succès, de se sortir de soi-même et de se dépasser, tant physiquement que moralement.

Les trois contributions suivantes offrent des variations sur le thème, déjà identifié dans les études consacrées aux récits cyclistes de la Belle Époque, du vélocipédiste comme être humain augmenté – par un vélo « machine à écrire » (Carvigan-Cassin, p. 171) ou « animal-machine » (Messing, p. 189) – alias « centaure musclé d’acier » (Adolphe d’Espinassous cité par Piguet [1], p. 27) ou « faunesse à deux roues » (Nizard, p. 138). Gilles Louÿs, Liouba Bischoff et Raphaël Piguet déclinent ainsi trois modes de présence au monde, concrets comme symboliques, du cycliste par l’interface de son corps : la souffrance (Louÿs) ; la vitesse (Bischoff) ; la mort ou, du moins, sa menace planante (Piguet [2]). En se fondant sur l’étude des récits cyclistes de Bernard Chambaz (2014), de Jean-Acier Danès (2018), d’Éric Fottorino (2007), de Paul Fournel (2001), de David Le Breton (2020), de Claude Marthaler (2020), d’Antoine Piazza (2010), ainsi que d’Emmanuel Ruben (2019), Gilles Louÿs établit une phénoménologie du corps cycliste à l’épreuve, dans un rapport dialectique, tantôt conflictuel, tantôt symbiotique avec la machine, et où la souffrance auto-infligée peut se muer en thérapie de l’âme et du corps – le sien comme celui des autres. Liouba Bischoff, qui concentre son étude sur les œuvres d’Emmanuel Ruben et de Jean-Acier Danès, met également en évidence un mouvement dialectique entre vitesse énergique et lenteur ascétique dans cet entre-deux du mouvement qu’est le cyclisme, ni marche ni transport motorisé. Elle dépasse une analyse qui serait exclusivement thématique pour interroger la transposition de ce rapport complexe au mouvement dans l’écriture du voyage ainsi que l’émergence possible d’une nouvelle forme viatique : la traduction stylistique du modèle cinématographique et cinesthésique est, en ce sens, mise en évidence de manière fort convaincante. Raphaël Piguet conclut ce tour d’horizon par un article en forme de chant du cygne cycliste : en se fondant sur un corpus d’étude qui associe aux œuvres de Ruben et de Chambaz les récits cyclistes du couple d’Américains Larry et Barbara Savage (1983), du journaliste new-yorkais Bruce Weber (2014) et des voyageurs américains David Byrne (2009) et David Goodrich (2014), Piguet montre le cycliste aux prises avec la menace et/ou l’effectivité de la mort, la sienne comme celle des autres, qu’il faut éviter, conjurer ou, si cela est impossible, affronter et réparer. Cyclisme et écriture se rejoignent pour raviver les fonctions de la littérature face à la finitude : apotropaïque, propitiatoire, consolatrice et mémorielle.

L’écrivain-voyageur genevois Claude Marthaler, dont l’œuvre fut mentionnée, sinon analysée par cinq contributions du présent volume (Piguet [1], Nizard, Louÿs, Bischoff, Piguet [2]), en constitue la clausule poétique. Sa méditation s’ouvre sur le récit de l’errance sud-américaine de Martin Nunca, héros du film El Viaje (1992) d’Alberto Solanas, manière de rappeler que l’on ne voyage ni n’écrit jamais le voyage sans modèle(s). Rétrospective nostalgique sur une vie de voyages cyclistes et de mise en discours de ce voyage, Claude Marthaler en effleure les mutations – notamment la fin d’une présence intime à soi et au monde, rendue progressivement par l’irruption du numérique et l’injonction du partage, qu’il soit généreux ou narcissique – et appelle de ses vœux une « géopoésie » (Marthaler, p. 266), « géographie sentimentale » (Marthaler, p. 266) faite de souvenirs, de sensations et d’histoires, propre à ranimer le voyageur, le monde, les lecteurs en réactivant le lien indissoluble qui les réunit et dont le voyage à vélo semble être un garant suprême.

Cet ouvrage représente une introduction efficace et convaincante à la littérature de voyage à vélo – à la cyclo-littérature – qui repose sur un corpus dont on ne saurait mettre en doute les lignes directrices ou la cohérence en achevant cette lecture. La structure soigneusement concertée du recueil et les renvois que pratiquent les contributions les unes aux autres guident d’une manière à la fois subtile et didactique le lectorat néophyte – dont on fut ! – dans sa découverte de ce corpus, voire de ce sous-genre de la littérature viatique. La pluralité des voix et des regards ne mène nullement à une dispersion du discours et de son objet d’étude, ce qui est un écueil bien connu de tout ouvrage collectif. Bien au contraire, les auteurs et leurs œuvres régulièrement évoqués d’une contribution à l’autre s’enrichissent de chaque perspective nouvelle : de la théorie à la création ; d’une approche d’histoire des représentations à une approche formelle et générique.

L’on se permettra ici trois remarques – la première, de pure forme ; les deux suivantes, de fond – qui ne se veulent pas tant des critiques que des suggestions, guidées par la curiosité et l’intérêt suscités en nous par la lecture de ce bel ouvrage. Tout d’abord, l’on aurait volontiers apprécié la présence d’une bibliographie générale en fin d’ouvrage – si d’aventure les normes de présentation de la revue le permettaient ? – en guise d’état des lieux de la recherche sur les récits cyclistes : l’on imagine aisément qu’il s’agirait là d’une invitation stimulante à la reprise et à l’approfondissement de cette étude des récits cyclistes, soit dans une optique théorique soit dans une optique compilatrice, cette dernière pouvant par exemple susciter la recherche et la collecte de récits de voyage à vélo relevant d’aires littéraires et culturelles plus largement occidentales et extra-occidentales. Mais c’est une tâche qui s’offre bien évidemment à toutes les bonnes volontés, à l’appui, peut-être, de la recension proposée sur le site du CRLV et qu’évoque Raphaël Piguet dans son introduction. Une telle entreprise de recension permettrait également – et c’est notre deuxième remarque – de combler une lacune de cet ouvrage concernant la cyclo-littérature de la seconde moitié du xxe siècle, passée sous silence, faute peut-être de contributeur ou contributrice versé(e) dans ce domaine : l’on songe notamment à la cyclotouriste irlandaise Dervla Murphy et à son récit de voyage Full Tilt : Ireland to India With a Bicycle (1965), dont l’étude se serait opportunément inscrite dans la perspective frayée par l’article de Lucie Nizard6. Enfin, manque peut-être une approche plus résolument poéticienne du récit cycliste comme forme, même si les contributions de Michela Toppano et de Liouba Bischoff présentent d’ores et déjà de riches analyses allant dans ce sens. Que les récits de voyage à vélo constituent un corpus cohérent, engendré par un contexte historique et culturel précis et traversé par d’évidentes constantes thématiques et formelles, ne fait aucun doute. L’on se prend désormais à souhaiter qu’advienne une étude plus systématique du récit de voyage à vélo comme genre viatique à part entière, à travers une approche de stylistique comparée, par exemple.

1 Pour plus de commodité, lorsque nous renvoyons notre lecteur aux diverses contributions qui composent le volume, nous en plaçons la référence entre

2 Roland Le Huenen, « Le récit de voyage : l’entrée en littérature », Études littéraires, vol. 20, no 1, L’autonomisation de la littérature

3 Voir notamment Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, PUF, 1997. Les travaux de Christine Montalbetti sont d’

4 Sur ce questionnement très actuel des études viatiques, l’on renverra notamment à Anne-Gaëlle Weber (dir.), Voyage et littérarité, Viatica 7/2020.

5 Le sujet est certes abordé par les historiens des représentations que sont Alain Corbin et Sylvain Venayre, en marge de leurs importantes études

6 Nous remercions Gábor Gelléri d’avoir attiré notre attention sur cette voyageuse dont nous méconnaissions l’œuvre.

Notes

1 Pour plus de commodité, lorsque nous renvoyons notre lecteur aux diverses contributions qui composent le volume, nous en plaçons la référence entre parenthèses selon le modèle suivant : « (nom, numéro de page). Raphaël Piguet ayant signé deux textes dans cette publication collective, nous distinguerons entre « Piguet [1] » (l’introduction du recueil) et « Piguet [2] » (son article « Le vélo et la mort »).

2 Roland Le Huenen, « Le récit de voyage : l’entrée en littérature », Études littéraires, vol. 20, no 1, L’autonomisation de la littérature, printemps-été 1987, p. 45-61 et « Qu’est-ce qu’un récit de voyage ? », Littérales, no 7, Les Modèles du récit de voyage, 1990, p. 11-25. Ces deux articles sont repris dans Roland Le Huenen, Le Récit de voyage au prisme de la littérature, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. « Imago mundi », 2015.

3 Voir notamment Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, PUF, 1997. Les travaux de Christine Montalbetti sont d’ailleurs mentionnés dans l’une des contributions du recueil (Toppano, p. 90).

4 Sur ce questionnement très actuel des études viatiques, l’on renverra notamment à Anne-Gaëlle Weber (dir.), Voyage et littérarité, Viatica 7/2020. URL : https://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=1249 [consulté le 15 septembre 2022].

5 Le sujet est certes abordé par les historiens des représentations que sont Alain Corbin et Sylvain Venayre, en marge de leurs importantes études consacrées aux pratiques du voyage aux xixe et xxe siècles et à leur transition vers le tourisme : voir notamment André Rausch, « Les vacances et la nature revisitée (1830-1939) », dans Alain Corbin (dir.), L’Avènement des loisirs. 1850-1960 [1995], Paris, Flammarion, coll. « Champs histoire », 2020, p. 108-153 – qui est mentionné dans le présent recueil collectif (Antoine, p. 55) – ou Sylvain Venayre, Panorama du voyage (1780-1920) : mots, figures, pratiques, Paris, Les Belles Lettres, 2012, p. 405-420.

6 Nous remercions Gábor Gelléri d’avoir attiré notre attention sur cette voyageuse dont nous méconnaissions l’œuvre.

Citer cet article

Référence électronique

Marie MOSSÉ, « Raphaël Piguet (dir.), À plume et à pédales – Voyages cyclistes, La Revue des lettres modernes, Paris, Lettres modernes Minard, coll. « Voyages contemporains », no 4, 2022, 290 pages, ISBN : 978-2-406-12996-7. », Viatica [En ligne], HS 5 | 2022, mis en ligne le 30 novembre 2022, consulté le 02 février 2023. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2441

Auteur

Marie MOSSÉ

Littératures imaginaire sociétés, Université de Lorraine

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