Patrick Mathieu (dir.), Voyage et Scandale, Paris, Classiques Garnier, coll. « Géographies du monde », 2022, 338 pages. ISBN : 978-2-406-12683-6

Texte

L’ouvrage Voyage et Scandale réunit, sous la direction de Patrick Mathieu (Université de Mayotte – CIELAM) et suite à la proposition de Sylvie Requemora (CRLV), vingt articles explorant de manière diverse et originale le thème du scandale et ses apparitions dans les récits de voyage, tant référentiels que fictionnels. Patrick Mathieu rappelle dans son introduction qu’une certaine tradition critique envisage régulièrement le récit de voyage avec un œil bienveillant, insistant sur les apports pour le voyageur, d’ordre culturel ou encore de bien-être. Le présent ouvrage se propose donc de naviguer à contre-courant, et « d’envisager le voyage sous l’angle du choc » (p. 9). Le scandale permet en effet au récit de voyage, notamment à l’ère industrielle de la répétition des déplacements, de s’avérer unique et inédit. Pour envisager ce questionnement, l’ouvrage est constitué de trois parties intitulées respectivement « Scandales historiques et biographiques », « Scandales et modernité dans la littérature de voyage » et « Scandales, genres, stylistique et psychocritique ».

La première partie s’ouvre sur des monographies consacrées chacune à une personnalité féminine ou à un groupe de femmes ayant créé le scandale. Parmi celles-ci, une certaine similitude apparaît entre les deux premières, centrées sur deux femmes d’époques très diverses, Madame de Genlis (1746-1830) et Isabelle Eberhardt (1877-1904), qui ont également choqué leurs contemporains par leur comportement en net décalage avec celui attendu d’une femme. Mme de Genlis, à cheval sur le xviiie et le xixe siècle s’est ainsi attelée à subvertir quasi systématiquement les codes du voyage. En se retirant à Spa, rappelle Juan-Manuel Ibeas-Altamira, elle recherche non les vertus thérapeutiques de la Ville d’Eau ou les sociabilités aristocratiques associées mais au contraire à cacher la naissance d’un enfant adultérin (p. 27). Elle contrevient alors non seulement aux mœurs attachées à son sexe mais également à sa fonction, elle qui se trouve être gouverneur des enfants de la famille d’Orléans. Elle pervertit également les codes de la « visite au grand écrivain » quand elle se rend peu après à Ferney, chez Voltaire. En effet, au lieu de célébrer le génie des Lumières, elle retranscrit de façon très cavalière la rencontre avec ce dernier (p. 28). Comme le rappelle l’auteur de l’article, chacun de ses voyages ne manque pas de provoquer l’indignation de ses contemporains, notamment dans les milieux aristocratiques, ce qui rend chacun des déplacements de la Genlis unique. En voyageant seule au Maghreb colonisé, en se mariant avec un musulman, en se grimant en homme, Isabelle Eberhardt fera elle aussi constamment lever les sourcils et notamment ceux de l’administration coloniale française. Comme le dit Ema Galifi, elle « incarne tout le contraire de l’ordre et de la stabilité sermonnés par la “bonne société” des colons, à savoir le désordre et la transgression » (p. 41). Le voyage se construit sans cartes, guides ou itinéraires balisés mais au contraire par l’errance et le vagabondage. Pourtant, comme le rappelle l’auteure de l’article, elle ne recherche pas le scandale mais plutôt à passer inaperçue, au milieu des autochtones. Ce comportement hétérodoxe ne satisfait pas les autorités coloniales qui cherchent rapidement à l’expulser (p. 46). Elle agit constamment en femme libre, cherchant à se dégager des entraves sociales. En contexte colonial, la pression exercée sur une femme est si forte que cette volonté d’émancipation ne peut que contrevenir à la législation restrictive et provoquer le scandale. L’article de Gabor Gelléri décrit une entreprise a priori totalement à rebours de celle d’Isabelle Eberhardt. Son propos est en effet de décrire le déroulement d’un voyage non seulement collectif, mais encore organisé dans une perspective ouvertement colonialiste. Cette démarche n’a pourtant pu éviter le scandale. L’étude s’attache à dépeindre le voyage en Indochine d’un groupe d’étudiantes triées sur le volet, en 1924. Les premiers remous interviennent au moment de la sélection ; des soupçons de favoritisme entachent la candidature de certaines sélectionnées. La cheffe de groupe, Henriette Mazot, est ensuite visée en raison de son supposé manque d’autorité sur les autres. Des malversations financières, dont la presse indochinoise se fait l’écho, lui sont également reprochées. Sur place, l’accueil est mitigé. Les voyageuses sont stigmatisées par les colons en tant qu’incarnation de la méconnaissance du quotidien des colonies en métropole. Du côté des colonisés, reproche leur est fait quant à leur partialité et leur complaisance pour le système colonial. Comme l’indique l’auteur de l’article, l’échec du voyage se manifeste néanmoins avant tout par le silence. En effet, aucun rapport n’est achevé par les étudiantes et aucune suite ne sera donnée à ce voyage qui n’aura donc pas survécu aux nombreux scandales.

Albert Londres a de son côté, pleinement recherché le scandale. L’article de Johanna Cappi à propos de la série d’articles publiés par le journaliste en 1928 suite à son séjour dans l’ancienne Afrique-Équatoriale française apporte un nouvel éclairage sur les liens entre voyage et scandale. À la suite notamment du Voyage au Congo d’André Gide, Londres décide de proposer aux lecteurs du Petit Parisien une série de photoreportages ; le cœur du propos étant de montrer la dureté de la vie quotidienne des autochtones, à commencer par celle des ouvriers des routes et voies ferrées. L’implication personnelle du reporter se relève dans la force de sa dénonciation des conditions de travail des employés du chemin de fer de Pointe-Noire dans l’actuel Gabon comme dans l’empathie que Londres montre vis-à-vis des protagonistes représentés, notamment les membres de l’ethnie Sara, largement mise à contribution dans la construction de la voie ferrée (p. 102). Le parfum de scandale se prolongera après la publication des articles puisque Johanna Cappi rappelle qu’une suite judiciaire et médiatique sera donnée, à l’initiative de l’administration française et de la presse colonialiste. Deux articles, davantage centrés sur les caractéristiques génériques du récit de voyage, ceux de Thierry Poyet et Betty Zeghdani terminent cette première partie. L’originalité du premier tient en l’étude croisée de récits viatiques rédigés par deux amants, célébrissimes, Louise Colet et Gustave Flaubert. Comme l’indique l’auteur de l’article, ce qui est au centre des récits n’est pas tant le territoire traversé que l’expression personnelle des sentiments de chaque écrivain. Tous deux poursuivent la manière romantique de voyager, à savoir la mise en scène constante du moi (p. 87). En ce sens, le scandale est davantage d’ordre privé que public. L’une et l’autre se peignent en incompris, en lettré(e) isolé(e) au milieu des bourgeois “en blouse ou en redingote” comme le dit Louise Colet (p. 86), que ce soit en Italie, en Égypte ou ailleurs. Comme le conclut Thierry Poyet, la conséquence de la manière d’être en voyage des deux écrivains, c’est tout simplement l’inutilité du déplacement (p. 92). Dans son article sur « les Belles infidèles », Betty Zeghdani revient elle aussi sur le voyage en Orient mais au filtre d’un motif traditionnel de la presse du xixe siècle, à savoir la dénonciation de l’adultère, plus particulièrement féminin. L’auteure de l’article rappelle à juste titre qu’en 1804, le Code napoléonien, en sanctionnant plus durement les femmes infidèles, ouvre une période de stigmatisation particulière concernant la condition féminine (p. 107). Le propos de l’article, s’intéressant particulièrement aux infidélités relatées dans les récits de voyage dans l’ancien Empire ottoman, permet de questionner le regard porté par les écrivains européens sur l’infidélité des femmes de ce qui est nommé à l’époque « l’Orient ». En effet, Betty Zeghdani montre que le déplacement dans l’Ailleurs oriental, au lieu de suspendre le jugement moral, ne fait que renforcer la charge érotique et la domination masculine. Le voyageur européen, tel l’historien légitimiste Joseph Michaud, se montre à l’affût du commérage à propos des harems turcs pour mieux contourner la clôture du lieu (p. 109). L’écrivain peut ainsi livrer des anecdotes savoureuses à ses destinataires. La publicité du scandale peut toutefois susciter également l’indignation quant au sort réservé aux femmes adultères dans le contexte ottoman. Ainsi, Hubertine Auclert, militante féministe, fait-elle l’inventaire des châtiments auxquels elles s’exposent dans les territoires où la loi coranique s’applique (p. 112). Cependant, la condamnation vise plus régulièrement les femmes elles-mêmes et leur supposé vice congénital. Comme le dit l’auteure de l’article, « l’infidélité des Turques et des Égyptiennes semble créer un “consensus masculin” » (p. 115). La fin de l’article s’intéresse d’ailleurs plus particulièrement, non aux discours généraux des voyageurs sur les mœurs dites orientales mais à l’activité sexuelle propre des écrivains. L’article détaille ainsi l’aventure d’un auteur comme Sonnini de Manoncourt qui finit par remplacer l’amant de la courtisane dont il suivait les pas (p. 118). Ce motif de l’aventure sentimentale deviendra si régulier que Théophile Gautier dénoncera de manière plaisante ce cliché et avertira au contraire le lecteur européen friand de ces anecdotes que la fidélité est un invariant de la société ottomane ; ce rappel permettra à l’auteur du Capitaine Fracasse de dénoncer à rebours la dépravation des mœurs européennes (p. 119-120). Ces topoï colonialistes sur la lascivité prétendue des femmes orientales se perpétueront néanmoins pendant le second xixe siècle et au-delà.

La deuxième partie s’ouvre sur un article bienvenu d’explicitation de l’étrangeté du voyageur et sur l’invariance de la critique du cosmopolitisme. Dorine Rouiller rappelle en effet que le pionnier de ce courant de pensée n’est autre que Diogène de Sinope (p. 123). En conséquence, celui qui n’a pas de patrie mais qui est partout chez lui, est toujours un marginal et un suspect au regard des usages et des bonnes mœurs. Dans le deuxième article de la deuxième partie, le scandale et l’étrangeté sont ainsi au cœur du récit viatique étudié et la véracité des propos du voyageur mis en question. Nicolas Cambon s’intéresse ainsi au thème de l’anthropophagie, en particulier à propos du premier voyage de l’explorateur James Cook. De manière originale, le propos s’articule autour de la crainte d’être mangés par des cannibales, non chez des Européens mais chez des Maoris, montés à bord du vaisseau anglais. L’existence réelle de la pratique commence par ailleurs à être contestée en Europe depuis la fin du xviie siècle et le témoignage des Océaniens prend le contre-pied d’un courant philosophique naissant, le sensualisme, postulant que les êtres humains partagent des goûts et dégoûts universels (p. 138-139). Un naturaliste voyageant à bord du navire de Cook, Joseph Banks, va ainsi accumuler des témoignages maoris prouvant l’existence du cannibalisme dans la région et même collecter des ossements (p. 142-143). Dans la décennie 1770, les éléments présents dans les différentes relations viatiques vont être questionnés en Europe et la réalité de l’anthropophagie mise en débat. Sans contester complètement la possible existence de ce phénomène, certains penseurs européens vont atténuer la possibilité d’un désir de chair humaine et tenter de l’expliquer soit par le désir de vengeance soit par la rareté de la nourriture disponible en certains endroits du globe. Les récits issus des voyages de Cook vont permettre la construction d’un discours qui mêle l’expression des sensibilités à la fois océaniennes et européennes (p.146).

Les deux articles suivants changent de siècle en s’intéressant à deux personnalités très différentes, Titaÿna et Joseph Conrad. La première citée a créé le scandale pour de multiples raisons, à la fois sociales et politiques. Comme le rappelle Odile Gannier, Titaÿna (1897-1966) de son vrai nom Élizabeth Sauvy, incarne la grande reporter, aussi casse-cou que ses homologues masculins comme Joseph Kessel ou Albert Londres. Dans l’entre-deux-guerres, elle parcourt le monde pour capter les images les plus insolites et recherche le scoop. Cette quête du sensationnel l’a amenée à côtoyer les personnalités les plus sulfureuses comme Mussolini et Hitler. Elle a d’ailleurs été forcée à l’exil en 1944 pour sa sympathie pour la collaboration et ses propos antisémites (p. 160). Joseph Conrad a lui aussi beaucoup voyagé mais d’une manière bien différente de Titaÿna. L’article de Robert Sayre détaille la découverte par l’auteur d’origine polonaise de la colonisation européenne en Afrique, lors d’un séjour dans le territoire du Congo dominé par la Belgique. En 1890, Conrad est employé par une société belge pour prendre le commandement d’un vapeur sur le fleuve Congo. L’auteur a retranscrit cette expérience sous forme fictionnelle, le célébrissime Heart of Darkness et la nouvelle plus méconnue An Outpost of Progress, et référentielle, en l’espèce un journal de bord. Il prend à rebours la littérature viatique de son temps, habituée à célébrer l’entreprise européenne de colonisation qui s’est accélérée suite à la conférence de Berlin de 1884-1885, aboutissant au partage du continent par les puissances impérialistes. Le scandale suscité par ses écrits intervient de deux manières, l’une contemporaine de l’auteur et l’autre dans un contexte postcolonial (p. 163). Sans surprise, Conrad a d’abord été dénoncé de son vivant comme un opposant à la politique européenne en Afrique. L’article s’attache toutefois à montrer comment, après la mort de l’auteur, dans le contexte de la décolonisation, l’œuvre de Conrad a été relue par les critiques africains, notamment le Nigérian Chinua Achebe. En 1975, ce dernier a attaqué l’œuvre Heart ok Darkness car selon lui les personnages d’Africains y étaient caricaturaux, assemblés au sein de foules informes, déshumanisés (p. 171). D’autres auteurs critiques comme Rhino Zuwarara ou Edward Said ont nuancé cette critique. Dans Culture and Imperialism, Said a ainsi montré que Conrad présentait de manière très approfondie « la mentalité colonialiste » tout en reconnaissant l’absence dans le roman d’alternative à cette manière de penser (p. 172). Robert Sayre conclut en signifiant la permanence de la puissance du « témoignage critique » de Conrad (p. 172). Dans l’article suivant est décrit un autre scandale politique, déclenché depuis le pays visité, en l’occurrence la Chine. Depuis les années cinquante, le Parti communiste chinois (PCC) avait pris l’habitude d’inviter des intellectuels européens à visiter le pays de manière très encadrée afin d’en faire des ambassadeurs officieux. Le film Chung Kyo, du cinéaste Michangelo Antonioni, sorti en 1974 surprend et scandalise le pouvoir chinois, en raison d’une représentation de la Révolution culturelle jugée déshonorante. Le PCC est en effet habitué aux célébrations des réussites du régime de Mao par les intellectuels, à commencer par Sartre et Beauvoir en 1955 (p. 175-176). À sa sortie en Europe, le film est vu soit comme apolitique, soit comme véhiculant une image stéréotypée de la Chine (p. 177). En Chine, les organes de presse officiels sont beaucoup plus sévères et décrivent un Antonioni hostile, voire insultant pour le peuple chinois (p. 178). Le cinéaste a en effet souhaité filmer des individus, ce qui est contraire aux désirs collectivistes du pouvoir maoïste. Les figurants chinois sont ainsi sommés par le pouvoir en place de témoigner de leur humiliation d’avoir été représentés tels qu’ils étaient. L’intérêt de l’article est en outre de montrer le devenir du scandale. En effet, après la mort de Mao en 1976, le scandale s’assourdit et une lente réhabilitation de l’œuvre du cinéaste italien commence dès 1979. En 2004, trente ans après sa sortie en Europe, le film est ainsi présenté officiellement à Pékin. Le dernier article de cette deuxième partie, rédigé par Mickaël Mesierz, s’intéresse particulièrement à un scandale non politique mais éditorial. En effet, Julien Gracq s’attache à décevoir son lecteur en publiant un récit de voyage romain de moins de cent cinquante pages. Il choisit un titre convenu, Autour des sept collines et ne semble jamais parvenir à s’extirper de sa condition de touriste pour proposer un regard neuf et original sur la capitale italienne (p. 187). Comme l’écrit l’auteur de l’article, le texte construit davantage une subversion du récit viatique (p. 188). Tout au long de son propos, Gracq provoque un lecteur présumé érudit en déconstruisant et mettant à distance notamment le savoir scolaire sur la Ville éternelle (p. 190). Néanmoins, Gracq n’est pas insensible aux charmes de la ville et finit par s’y inscrire mentalement. S’il met à distance les passages obligés du voyage à Rome, l’échec du voyage est néanmoins retourné en un amusement ressenti par l’auteur. Le plaisir du voyage résiste à la volonté d’y résister (p. 196).

La dernière partie de l’ouvrage collectif Voyage et scandale s’intéresse particulièrement à des auteurs, notamment littéraires, qui ont volontairement cherché à choquer et à indigner le lectorat de leur époque par la crudité/cruauté du contenu ou la verdeur de leur langue. Le xviiie siècle est présent bien évidemment avec Sade, mais pas uniquement. En effet, Sandra Delage rappelle la résurgence à cette époque du mythe de l’Amazone, notamment au théâtre. La possibilité d’une société féminine et inversée sent en effet le scandale et l’article présente l’insertion de ce motif au sein de trois comédies méconnues. Le dépaysement dans une île imaginaire permet de traiter de manière détournée un propos politique et social, ici la dénonciation du mariage comme assujettissement pour les femmes et une réflexion sur l’identité féminine. Dans un autre article consacré au siècle des Lumières, Marine Bastide de Sousa analyse les différents paratextes qui ont accompagné les différentes éditions des deux versions du Diable amoureux (1772-1776) de Cazotte, présentant chacune une lecture du récit viatique au xviiie siècle, entre invitation à l’imaginaire et leçon morale. En 1816, au début de la Restauration, l’auteur est ainsi récupéré politiquement par les légitimistes qui le voient comme un mystique pouvant guider un peuple déboussolé par les changements idéologiques des trois précédentes décennies. Le rêve et la fantasmagorie présentes dans son livre sont alors célébrés (p. 250). Le paratexte de 1816 guide la lecture de manière à intégrer un texte antérieur à la Révolution dans les querelles esthétiques et politiques du premier xixe siècle. De même, une édition de 1845 accompagnée d’une préface de Gérard de Nerval, fait glisser le roman de Cazotte du genre bouffon de la nouvelle espagnole au trouble du roman fantastique, dont Le Diable amoureux devient un précurseur ; Nerval se sert ainsi de son prédécesseur pour promouvoir son propre univers poétique et ses propres partis-pris esthétiques (p. 252). De manière paradoxale, le texte est présenté par un auteur romantique comme un modèle de modernité alors que Cazotte lui-même ne pensait que reprendre les stéréotypes du genre viatique de son temps. En 1921, Le Diable amoureux fait de nouveau sensation quand une édition s’accompagne d’illustrations inspirées d’une autre avant-garde, le cubisme cette fois-ci. La représentation du satanisme sous une forme éclatée renvoie alors pour le public contemporain à la logique de destruction consécutive à la Grande Guerre (p. 254). Marine Bastide De Sousa conclut son article en indiquant que c’est avec les actuelles éditions de poche de cet ouvrage, vierges de tout appareil critique, que le récit original peut se lire pour lui-même. Si Cazotte ne cherchait pas explicitement à indigner son lecteur et à provoquer le scandale, ce n’était pas le cas des autres auteurs étudiés dans cette dernière partie. Dans l’article d’Anne Garric, le scandale est associé à la sexualité en recourant à la notion d’obscénité, qualificatif utilisé pour identifier les pratiques des personnages-voyageurs de deux romans de Georges Bataille, Histoire de l’œil et Le Bleu du ciel. Les épisodes espagnols – à Barcelone pour le premier, à Séville pour le second – se centrent ainsi sur une description des activités sexuelles des différents protagonistes, ce qui, notamment dans le dernier cas, prend le pas sur la découverte de la ville andalouse (p. 216). Pour susciter encore davantage l’indignation du lecteur, la sexualité est régulièrement associée à la saleté ou à l’avilissement. Dirty et Troppmann, les protagonistes du Bleu du Ciel transforment ainsi le luxueux Savoy londonien en « bordel de bas étage » (p. 218). De même, les amants élisent des lieux sacrés – églises, cimetières – comme décor de leurs relations sexuelles quand ils ne corrompent pas tout simplement un prêtre (p. 222). Au-delà même de la perversion, l’auteure de l’article décrit un état complet de déliquescence qui agite personnages et territoires ; une ville comme Londres devenant un véritable « cloaque » (p. 224). Anne Garric précise que dans la conception géographique de Bataille, le récit viatique fictionnel transforme tous les lieux parcourus en décors obscènes (p. 225). Dans un parti-pris inspiré entre autres de Bataille, le photographe Antoine d’Agata propose une œuvre qui se veut à la fois viatique et autobiographique. Pour donner à voir la partie la plus intime de lui-même, il cherche des lieux en correspondance, des bas-fonds, des territoires en marge de la société, notamment les lieux de consommation de drogue et de prostitution (p. 228). Le voyage se construit lui aussi en marge, selon le double principe de l’errance et de l’exil (p. 229). Cette expérience est partagée par le lecteur, forcé lui aussi de déambuler au fil de pages hybrides, entre texte et image, entre français et anglais. Le geste artistique d’Agata est simple : « jugeant le monde scandaleux, il veut scandaliser » (p. 231). C’est un art pornographique en ce sens qu’il cherche à dévêtir pour mieux montrer le réel mis à nu (p. 235). Nina Bigot rappelle dans son article que l’effet recherché est double : dérouter durablement le lecteur pour que le réel rencontré laisse des traces (p. 236). La défaillance du lecteur à appréhender les formes créées montre d’une certaine manière la résistance et donc l’existence du réel (p. 240). Dans le cas d’Anton Tchekhov, le scandale est triple : l’un est à l’origine du voyage, l’autre surgit pendant l’écriture de la relation viatique et le troisième éclate suite à la parution de l’ouvrage. Pourtant, c’est avec une tonalité humoristique que l’auteur choisit de représenter la sombre réalité carcérale de l’île sibérienne de Sakhaline. Il surprend d’abord ses proches en désirant de sa propre initiative se rendre dans l’île pénitentiaire ; il cherche en effet à attirer l’attention de ses contemporains sur ce lieu de réclusion. Le thème de la déportation en Sibérie devient en effet un sujet d’intérêt pour les lecteurs de l’empire, une empathie grandit pour ceux qu’on surnomme les malheureux (p. 260). En souhaitant décrire de l’intérieur le quotidien de ces derniers, le dramaturge ne peut que déclencher un scandale au sein de l’administration tsariste. De fait, son récit évoque esclavage, prostitution, voire cannibalisme au sein du territoire sibérien (p. 261). Ce que Nadezhda Washington met également en évidence dans son étude, c’est la diversité générique de l’œuvre. En effet, Tchekhov agit en tant que médecin autant qu’écrivain. Son récit de voyage est ainsi émaillé de courts diagnostics (p. 263). Cette voix narrative neutre est concurrencée par la tonalité humoristique que l’auteur invite régulièrement. N. Washington rappelle cependant que chez Tchekhov, l’absurde n’est pas l’antithèse du réalisme puisque les mots d’esprit de l’auteur sont induits par la simple observation du réel (p. 265). Les citations des habitants du lieu sont ainsi autant de répliques comiques derrière lesquelles le jugement de l’auteur sur le monde décrit peut se glisser. En retour, la publication du texte et le scandale provoqué par ses révélations ont eu des conséquences sur la réalité du bagne. La peine de mort ou les châtiments corporels ont ainsi été abolis (p. 269). Comme indiqué par l’auteure de l’article, Tchekhov, en présentant une réalité crue et cruelle de manière humoristique, a réussi à se montrer à la fois détaché et impliqué (p. 270). Il aurait été étonnant qu’un ouvrage consacré au scandale ne consacre pas une section à Sade. Pourtant comme l’indique en ouverture Marco Menin, le voyage du divin marquis en Italie aurait pu passer inaperçu. En effet, il calque ses déplacements sur le motif du Grand Tour et comme nombre de ses contemporains, se contente de découvrir les chefs-d’œuvre artistiques de Florence, Rome et Naples (p. 271). De fait, en raison de sa supposée maigre qualité littéraire, ce récit viatique a été exclu des éditions canoniques des œuvres complètes de l’auteur. Le but de l’étude est ainsi de réinscrire cette relation italienne dans le processus de constitution d’un scandale romanesque et d’étudier les liens étroits chez Sade, entre voyage et scandale. Tout d’abord, les décors italiens seront réutilisés par l’écrivain dans son célèbre roman Histoire de Juliette ; de nombreuses correspondances s’établissent ainsi entre la visite romanesque de la Galerie des Offices et sa forme viatique (p. 274). D’autre part, le voyage est envisagé dans sa dimension philosophique, il est perçu par l’écrivain comme une nécessité pour percer à jour l’intimité des hommes et des femmes (p. 275). Par ailleurs, le récit de voyage possède des qualités propres, à commencer par le déploiement de la technique littéraire libertine de la « double vérité » ; les auteurs licencieux goûtant la superposition d’un discours explicite et sérieux et d’un sous-texte destiné aux lecteurs les plus avertis. Sade semble ainsi blâmer les manquements à la morale – la pédophilie, par exemple – alors que c’est précisément pour refuser de répondre à ces mêmes accusations qu’il a fui la France (p. 278). De même, en décrivant certaines œuvres d’art avec une apparente banalité, Sade peut-il désacraliser à la fois le sujet représenté – une sainte – et le travail de l’artiste ; ceci en vue de nier toute valeur à une possible inspiration divine (p. 281). Là encore, il s’agit de déconstruire la représentation artistique pour mieux mettre à nu la nature humaine.

Comme le dernier article est signé par le directeur de l’ouvrage, il est possible de le voir comme une conclusion générale. Patrick Mathieu propose en effet une analyse littéraire de l’innommable, en espèce l’apparition récurrente du vomi dans l’œuvre de Céline et en particulier lors d’une traversée vers l’Angleterre présente dans Mort à crédit. Le voyage en mer est propice dans le roman à la libération des pulsions animales. P. Mathieu associe ce temps du vomissement à celui de la communion, comme une Cène inversée où les personnages partageraient non leur repas mais l’expulsion de celui-ci (p. 291). Céline recherche le scandale par l’indignation du lecteur et aussi le détournement des mythes religieux. Pour autant, la narration se veut neutre et descriptive, ne condamnant à aucun moment les actions des personnages mais au contraire essayant d’en extraire la dimension comique (p. 296). Comme le rappelle l’auteur de l’article, le voyage, en tant que temps suspendu, renforce le détachement des contingences et l’expulsion hors des codes sociaux. Ce dernier article semble concentrer et condenser tous les motifs du scandale présents dans l’ouvrage. En effet, tant la personnalité et le style de Céline que le thème du passage étudié ne peuvent qu’éveiller le dégoût et l’indignation du lecteur. Pour autant l’intérêt de l’analyse littéraire du scandale est justement d’aller au-delà de ces jugements instinctifs pour dégager les caractéristiques originales d’une manière artistique.

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Référence électronique

Patrick AUROUSSEAU, « Patrick Mathieu (dir.), Voyage et Scandale, Paris, Classiques Garnier, coll. « Géographies du monde », 2022, 338 pages. ISBN : 978-2-406-12683-6 », Viatica [En ligne], HS 5 | 2022, mis en ligne le 30 novembre 2022, consulté le 02 février 2023. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2442

Auteur

Patrick AUROUSSEAU

CELIS, Université Clermont Auvergne

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