Fiona Lejosne, Écrire le monde depuis Venise au xvie siècle. Giovanni Battista Ramusio et les Navigationi et viaggi, Genève, Droz, 2021, 661 pages, ISBN : 978-2-600-06227-5

Texte

L’originalité du livre de Fiona Lejosne, issu de sa thèse de doctorat soutenue en 2016 sous la direction de Romain Descendre, est de nous présenter la genèse et la signification du grand œuvre de Giovanni Battista Ramusio (1485-1557) en plongeant dans le corpus des archives vénitiennes afin de saisir les traces d’une entreprise qui semblerait ne pas en avoir laissé beaucoup. Consciente des apports déjà considérables de l’édition des Navigationi et viaggi par Marica Milanesi en 1978-1988, l’auteure se livre à une enquête qui se distingue de celle de ses prédécesseurs par la manière de questionner le processus d’élaboration de l’ouvrage de Ramusio dont elle décrit ensuite la structure et interroge la fonction épistémologique et politique. Les trois parties de cette étude, les deux premières distribuées en deux chapitres et la troisième en trois chapitres, visent à montrer que cette compilation n’est pas une simple juxtaposition de textes, mais une création à part entière, que Ramusio a réalisée en profitant de contacts et de rencontres dans l’exercice de son métier de secrétaire à la chancellerie de la République de Venise et dans le contexte géopolitique de la première moitié du xvie siècle, marqué autant par les guerres d’Italie que par les grandes découvertes. Fiona Lejosne explique comment Ramusio a usé d’une patiente stratégie rédactionnelle qui l’a amené à engranger des textes et à les disposer selon une logique adaptée à l’élargissement progressif des connaissances géographiques. Elle analyse la série de commentaires qui les accompagnent au fil des dédicaces, des introductions et surtout des discorsi (les « discours »), parmi lesquels elle s’emploie à repérer ceux qui sont vraiment de la plume de Ramusio. Elle nous explique les raisons d’un large succès européen en dépit d’une réception qui à Venise même n’a pas forcément correspondu aux attendus de l’auteur.

Dès la première partie, consacrée à la double activité de Giovanni Battista Ramusio en tant que « secrétaire et géographe » (p. 33-183), Fiona Lejosne avance pour dévoiler la genèse des Navigationi et viaggi selon une technique récurrente dans tout son livre, c’est-à-dire en formulant des hypothèses. La connaissance par Ramusio de l’existence de relations de voyage a bénéficié de son poste d’observation privilégié à la chancellerie à Venise, comme secrétaire de 1505 à sa mort en 1557. Certes Ramusio n’est que l’un des quatre-vingts secrétaires dont disposait la Sérénissime République dans la première moitié du xvie siècle, mais, en traquant sa graphie dans les archives, Fiona Lejosne procède à une minutieuse tentative de reconstitution de ses fonctions : après avoir accompagné l’ambassadeur Alvise Mocenigo à Paris de 1505 à 1507 pour ce qui restera son seul voyage hors de la péninsule italienne, il s’occupe d’objets divers au Collegio avant de mettre officiellement son expertise au service du Sénat pendant trente-sept ans dans les sections Segreta et ensuite Terra (1516-1553), puis de devenir au terme de son parcours administratif l’un des quatre secrétaires du Conseil des Dix (1553-1557).

Grâce au repérage de ses interventions manuscrites dans les documents du Sénat ou du Conseil des Dix ainsi que dans la correspondance, la figure qui émerge de Ramusio est celle d’un agent qui par sa longévité et les tâches qu’on lui attribue joua un rôle important au sein de la bureaucratie vénitienne. Il y a forgé des méthodes de catalogage, de classement, de conservation des documents, ainsi qu’une pratique linguistique et rédactionnelle à fort potentiel critique qui se retrouve dans les « discours » des Navigationi et viaggi, l’assimilant aux humanistes philologues (chap. I, « L’apprentissage au sein de la Sérénissime »). Durant sa carrière, et en plus de ses liens avec les représentants de la République à l’étranger, Ramusio est en charge du secteur éditorial (chap. II, « Ramusio et les livres »). Bibliothécaire pour le compte de la République sans en avoir le titre officiel, il participe de près à la gestion du fonds Bessarion contenant de nombreux manuscrits rapportés d’Istanbul. Sollicité comme censeur pendant 14 ans, de 1529 à 1543, il donne son avis sur 29 œuvres en vue de la concession de licences d’impression. Son travail l’amène aussi à collaborer avec des éditeurs-imprimeurs comme Alde Manuce, notamment en 1527-1528 pour le Courtisan de Baldassare Castiglione, et à éditer au milieu des années 1530 quatre textes géographiques sur le Nouveau Monde, qui d’Oviedo à Pigafetta constituent les prémisses des Navigationi et viaggi.

Placé au cœur d’un système de collecte des nouvelles et d’organisation de la curiosité, Ramusio exploite les potentialités que lui offre la position de Venise comme « métropole de l’information ». L’un des intérêts de son livre est de nous révéler qu’il ne fut pas un récepteur passif des informations qui parvenaient dans les bureaux vénitiens, mais qu’il partit lui-même à leur recherche. Ainsi obtint-il du secrétaire d’ambassade Francesco Masser en 1520 une documentation sur la Hongrie (p. 83, 190) et reçut-il du patricien Andrea Navagero en mission en Espagne entre 1524 et 1528 d’importantes informations sur l’Amérique espagnole (p. 99-110, 190-192), complétées par celles de Diego de Mendoza, diplomate côtoyé à Venise de 1539 à 1546, et de l’ambassadeur vénitien en Flandres Francesco Contarini au début des années 1540 (p. 97-98 et 190). Des informations sur Chypre, Corfou et l’Empire ottoman lui furent transmises par Pietro Bembo en 1537-1538 (p. 110), tandis qu’il en obtenait encore en 1556-1557 du consul à Damas Giovanni Battista Basadonna sur les cèdres du Liban (p. 117). Le patient travail de collecte d’où sont issues les Navigationi et viaggi nous plonge dans l’histoire d’un réseau où se croisent des savants humanistes comme Girolamo Fracastoro (p. 195), des patriciens, cittadini ou nobles de la Terre ferme comme Raimondo Della Torre, l’imprimeur Tommaso Giunti qui le pousse depuis 1533 à publier les textes de voyage, enfin des informateurs à l’étranger, eux-mêmes souvent en contact avec des explorateurs.

Dans la seconde partie intitulée « Connaître et décrire le monde au xvie siècle » (p. 185-364), c’est à l’objet effectivement produit par Ramusio que s’attache Écrire le monde depuis Venise au xvie siècle. Grâce à l’obtention par Giunti d’un premier privilège d’impression en 1543, puis d’un second privilège en 1550, les trois volumes des Navigationi et viaggi ont été publiés successivement en 1550 (premier volume), 1556 (troisième volume) et de façon posthume 1559 (deuxième volume). Le premier volume fut réédité en 1554, traduit partiellement en français et publié à Lyon en 1556 par Jean Temporal, réédité en italien en 1563 et 1587 ; le second volume fut réédité en 1574 et 1583 et le troisième en 1565, tous trois faisant par ailleurs l’objet d’une réédition complète en 1606 puis 1613. Insistant sur l’idée déjà défendue par Marica Milanesi et Massimo Donattini qu’il s’agit d’un projet unique et cohérent, Fiona Lejosne rend compte de la matérialité du texte et de sa structure afin d’en souligner deux composantes majeures. Elle insiste d’abord sur sa nature de compilation et inventorie les modalités d’intervention du compilator qui en juxtaposant et fusionnant une série de textes encore peu connus ou totalement inconnus du public en fait un « outil épistémologique de renouveau de la géographie » (chap. III). Elle explique ensuite comment le double travail d’édition de texte dans un esprit philologique et de traduction à partir de l’espagnol, du portugais et du français se rattache malgré quelques erreurs à une démarche rigoureuse destinée à garantir la fiabilité des sources choisies parmi d’autres possibles et par là à « établir une géographie du monde connu » (chap. IV). Ainsi que le montre sa version très soignée du Milione de Marco Polo (p. 357), il s’agit bien pour Ramusio de produire un instrument de référence sur le savoir géographique, sans exclure de futures intégrations. Le choix de textes portant sur des sujets parfois très proches permet la comparaison des données et la présence de sources de l’Antiquité aide à éclairer la nouveauté des relations de voyage modernes que, de Marco Polo à Oviedo, Ramusio privilégie au nom du « témoignage » (p. 327). Même si la notion de « stratégies évidentielles » (p. 331-339) peut ne pas convaincre, c’est l’enjeu scientifique qui est au cœur de l’entreprise, et c’est lui que les discours introductifs ou dans deux cas autonomes s’emploient à justifier en donnant sens aux textes recueillis et en explicitant la « structuration » de l’œuvre.

La troisième partie inscrit enfin l’entreprise éditoriale de Ramusio dans l’horizon d’un « projet de géographie politique » (p. 365-548). La place accordée à la géographie comme science de l’État fait de la connaissance du monde un instrument de l’action politique des princes (chap. V, « Le géographe et le prince »). Ramusio a-t-il cru possible d’agir par la plume, en stimulant par ses discours – dont le « Discorso sopra il commercio delle spezie » – une remise en cause du monopole acquis par les Portugais dans le commerce mondial des épices pendant la première moitié du xvie siècle ? Le paradoxe serait alors que Venise n’a pas financé d’expédition vers l’Afrique, le Nouveau Monde ou l’Asie, mais aurait pris sa part à la grande entreprise des découvertes par le choix d’en diffuser la connaissance. C’est ici la dimension politique du projet qui se dégagerait, la somme géographique étant mise au service du prince qu’est la République de Venise. Il est vrai qu’après un flottement entre le début du xvie siècle et les années 1530, un regain d’attention pour le Nouveau Monde se manifeste à Venise au milieu du siècle, justifiant le choix de Ramusio d’offrir avec les Navigationi et viaggi une sorte de complément pour les espaces non couverts par les relations des ambassadeurs, essentiellement européennes.

Mais en dégageant dans le chapitre VI les « éléments d’une géographie vénitienne », puis en nous montrant jusque dans l’épilogue les raisons du succès de la compilation de Ramusio auprès des patriciens de la Sérénissime, cette étude fait émerger un autre paradoxe, à savoir que l’ambition de Ramusio pour stimuler la prise en charge d’entreprises lointaines par l’État vénitien se heurta à l’obsession identitaire et patriotique des familles vénitiennes. Celles-ci acquirent son ouvrage moins par curiosité ou ambition savante que pour y retrouver les noms de certains de leurs ancêtres. La faible place des cartes dans les Navigationi et viaggi a pour pendant l’intérêt manifesté pour l’historiographie de Venise conçue comme centre du monde et la place centrale accordée à Marco Polo comme prototype des découvreurs qui ont suivi. Une dernière réflexion nous conduit d’ailleurs au cœur du pouvoir vénitien (chap. VII, « La géographie au Palais des Doges »). Les cartes installées par Giacomo Gastaldi dans la Sala dello Scudo du Palais des Doges en 1549-1553 avant d’être rénovées en 1762 sont contemporaines de l’ouvrage de Ramusio. Fiona Lejosne pose alors la question de savoir si elles se voulaient comme la compilation de Ramusio incitation à découvrir le monde ou bien si elles ne furent pas seulement un ornement au service de la lecture « vénéto-centrée » que Venise faisait de l’histoire des grandes découvertes.

C’est dans cette dernière étape de la démonstration que les impasses de l’entreprise de Ramusio sont rendues les plus évidentes, sans doute en partie parce que la dimension politique du projet n’eut pas toute l’extension que Fiona Lejosne entend lui attribuer. On ajoutera que sa manière de procéder ne met pas le lecteur à l’abri de quelques répétitions, justifiant une longueur qui aurait pu être raccourcie. Appuyée sur une bibliographie très solide – de F. de Vivo à J. Petitjean, de D. Raines à A. Zannini, de C. Judde de Larivière à C. Kikuchi, de B. Guenée à J.-M. Besse, de M. C. Panzera à S. Gambino Longo – la démonstration se distingue pourtant par une très grande capacité à rendre compte de la cohérence du projet de Ramusio. Ce dernier s’ancre dans la pratique d’un auteur aux fonctions certes modestes par rapport au pouvoir d’un prince, mais non indifférentes puisqu’elles le situent au cœur de la machine d’État vénitienne à un tournant décisif de l’histoire de la République. La puissance économique et diplomatique majeure dont avait joui Venise aux xive et xve siècles fait alors place à un rôle amoindri, que ce soit en Méditerranée avec la montée de l’Empire ottoman ou du fait de la découverte de nouvelles routes commerciales par les Portugais et de territoires pourvoyeurs en richesses jusque-là inconnues dans le Nouveau Monde pour les Espagnols. Or, l’un des mérites du livre de Fiona Lejosne est de bien de mettre en relief la capacité qu’a Venise de garder une forme de suprématie dans un autre domaine que ceux où elle avait jusqu’alors excellé, c’est-à-dire en se repliant grâce au prestige et à la force de frappe de l’imprimé sur une position d’observateur du monde qui change. De la même façon que les grands peintres vénitiens du xvie siècle comme Titien, Tintoret ou Véronèse offrirent à l’Europe entière une image triomphante de la Sérénissime qui faisait contraste avec la redéfinition de son aire réelle d’influence, l’univers de l’imprimé assura à la ville un rayonnement qui en maintint le prestige sur la scène internationale. L’imprimerie vénitienne contribua à modeler ce nouvel état du monde dont on ignorerait presque tout si des ouvrages comme la compilation de Ramusio ne se chargeaient de le raconter.

À ce titre, l’enquête de Fiona Lejosne nous montre comment la force des armes ou de la marchandise peut être relayée par une entreprise intellectuelle qui tire sa légitimité de l’appui au moins partiel que lui apportent les institutions vénitiennes. L’entreprise doit surtout son efficacité au travail d’un secrétaire de chancellerie qui sait tirer parti du fait de se trouver au point de convergence d’un réseau d’informations hors pair. Grâce à la possibilité que cette position fournit et à l’exploitation raisonnée et active qu’en fait Ramusio, la question qui est posée est de savoir si à travers lui c’est la volonté de la République elle-même qui s’exprime, compensant en quelque sorte ce qu’elle perd en puissance politique et économique par le déploiement d’une capacité à regarder le monde. Ramusio, qu’on aurait eu tendance à réduire au rôle d’un compilateur laborieux, acquiert certainement au fil des pages d’Écrire le monde depuis Venise au xvie siècle la dimension d’un observateur hors pair, anticipant à sa façon le regard de Montesquieu lorsqu’il visite l’Europe entre 1728 et 1731, avant de travailler ensuite sans relâche dans sa bibliothèque pour préparer De l’esprit des lois. Certes le secrétaire et géographe vénitien ne fut pas l’auteur d’un ouvrage semblable, et la question de l’écho qu’eut son projet à Venise reste posée, mais l’intense travail qui a abouti aux Navigationi et viaggi a pu à sa façon préparer le chemin vers une véritable révolution dans l’histoire de la connaissance en Europe. Il faut rendre hommage à Fiona Lejosne de nous aider à le comprendre.

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Référence électronique

Gilles BERTRAND, « Fiona Lejosne, Écrire le monde depuis Venise au xvie siècle. Giovanni Battista Ramusio et les Navigationi et viaggi, Genève, Droz, 2021, 661 pages, ISBN : 978-2-600-06227-5 », Viatica [En ligne], HS 5 | 2022, mis en ligne le 05 décembre 2022, consulté le 02 février 2023. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2446

Auteur

Gilles BERTRAND

Université Grenoble-Alpes

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