Le voyage dans l’Andalousie hispano-musulmane : miroirs romantiques et orientalistes à l’épreuve (1880-1914)

The Trip to Andalusia Hispano-Muslim: Romantic and Orientalist Mirrors to the Test (1880-1914)

DOI : 10.52497/viatica2553

Résumés

Résumé : Cette étude sur corpus porte sur l’évolution du voyage dans les hauts lieux d’une province considérée par les lettrés et les érudits francophones comme un Ailleurs oriental en bordure de l’Europe. Expérience du sublime, fascination pour l’ornementation, louange pour les restaurations orientalisantes conduisent à faire de l’Andalousie monumentale l’objet d’une célébration nostalgique jusqu’au tournant du siècle, appuyée sur la croyance en une continuité des anciens habitants d’al-Andalus aux Andalous contemporains et largement surdéterminée par le désir d’évasion des contraintes sociales d’une Europe en cours de modernisation. La montée d’une inquiétude identitaire en Europe et l’émergence de voix de voyageurs orientaux, pèlerins de la foi et non plus de l’art ou jeunes militants du réveil des nations orientales, inaugurent une nouvelle période.

Abstract: Corpus study focuses on the evolution of travel in the high places of a province considered by French-speaking scholars as an Eastern Elsewhere on the edge of Europe.
Experience of the sublime, fascination with ornamentation, praise for orientalist restorations lead to a nostalgic celebration of monumental Andalusia until the turn of the century, based on the belief in the continuity of the ancient inhabitants of al-Andalus to contemporary Andalusians and largely over determined by the desire to escape the social constraints of a modernizing Europe. The rise of identity anxiety in Europe and the emergence of voices of oriental travellers, pilgrims of faith and no longer of art or young activists of the revival of oriental nations, inaugurate a new period.

Index

Mots-clés

Andalousie, orientalisme, imaginaire, romantisme, changements de paradigme, voyageurs orientaux

Keywords

Andalusia, Orientalism, Imagination, Romanticism, Paradigm shifts, Oriental travellers

Plan

Texte

L’Andalousie est incontestablement, tout au long du xixe siècle, une destination privilégiée des voyageuses et des voyageurs français, francophones et anglais en particulier. La longue période romantique est bien connue et ses thématiques étudiées de longue date1. Il est cependant intéressant d’observer comment a évolué l’expérience du voyage, telle qu’elle est racontée, de la fin du siècle à la Première Guerre mondiale, eu égard aux spécificités du corpus, aux thématiques présentes comme aux non-dits.

Après le Voyage en Espagne (1843) de Théophile Gautier, le Voyage en Espagne (1869) d’Eugène Poitou et L’Espagne (1874) de Jean-Charles Davillier illustré par Gustave Doré, une nouvelle génération prend la parole2 même si autrices et auteurs ont le sentiment de venir après d’illustres prédécesseurs : « Tout cela est classique, archidécrit3. » René Bazin insiste rétrospectivement sur les lectures qui ont précédé son séjour à Grenade : « J’ai la tête pleine des enthousiasmes d’Henri Régnault et des vignettes de Gustave Doré4 ».

Lettrés et érudits belges, français, suisses, sont nombreux à raconter leur séjour et, quelle que soit leur identité professionnelle, partagent un discours d’époque, au moins jusqu’au tournant du siècle. La présente étude s’appuie sur une trentaine d’auteurs représentatifs de la centaine de récits publiés en volume entre 1880 et 1914 sans compter journaux et revues, souvent chez des éditeurs réputés5, alors qu’une dizaine de livres seulement seront publiés dans l’entre-deux-guerres6.

Il s’agit, d’une part, de créatrices et de créateurs : femmes de lettres (Turck de Belloc, Fancy, Quillardet, Star, Bourbonnaud, Dieulafoy), hommes de lettres (romanciers ou dramaturges aujourd’hui bien oubliés : Lyonnet, Demolder, Guerlin, Montfort, Géniaux – Bazin était alors très en vogue), artistes (Robida, Géniaux) ; d’autre part, de lettrés et d’érudits spécialisés : critiques d’art (Demolder, Guerlin), professeurs et chercheurs (Rosny, Stroehlin), historien de la littérature et du théâtre (Fournel), historien de la musique (La Laurencie), linguistes (Rosny, Blanc Saint-Hilaire), bibliothécaires et archivistes (Eschenauer, Ducéré ou Zakî) ; ajoutons des journalistes professionnels ou amateurs (Fournel, Franciosi, Richet) et un essayiste politique (Mithouard). Plusieurs religieux catholiques (Vigneron, Chevalier, Leroux) ou protestants (Eschenauer) ont également participé à l’engouement pour les traces d’al-Andalus ou, tardivement, à son dénigrement7.

Traditionnellement censé redonner la « couleur locale », le récit viatique est nourri des anecdotes attendues concernant le fier hidalgo, la belle Andalouse, les devineresses gitanes, les divertissements traditionnels à Séville (Semaine sainte, soirées de flamenco, corridas…), ou encore des éventuelles mésaventures du narrateur tout au long de son itinéraire. Néanmoins, contrairement aux pages consacrées à Madrid dans lesquelles apparaissent des Espagnols qui dialoguent avec les narrateurs-auteurs, parlant société, politique, art, celles concernant les visites de l’Andalousie ne contiennent guère que des évocations de rencontres avec les restaurateurs de monuments ou quelque autre voyageur croisé incidemment, sauf lorsqu’il est question de la visite de Séville la moderne.

Le portrait d’une Andalousie urbaine, cultivée et industrieuse (Séville, Cadix, Malaga) – souvent « vue » selon des stéréotypes essentialisant mœurs et coutumes espagnoles, voire reconduisant la « légende noire » du pays8 – est relégué au second plan par rapport au récit d’une expérience vécue comme exceptionnelle en des lieux déclarés intacts (ou presque) depuis la haute époque d’al-Andalus, dans lesquels pouvait perdurer la rêverie. Intellectuels et voyageurs espagnols n’ont pas manqué d’exprimer leur réprobation, et ce dès l’époque romantique9, devant l’idéalisation maurophile et surtout les jugements négatifs portés sur l’Espagne moderne et contemporaine, déclarée intolérante depuis l’Inquisition, et arriérée par rapport aux pays de l’Ouest européen.

Il est frappant, en outre, de constater que les voyageurs n’évoquent presque jamais la très grande misère des populations rurales de l’Andalousie, l’instauration fréquente de la loi martiale et de l’état de siège, accompagnée de la répression des socialistes et anarchistes qui soutiennent les revendications des pauvres10. Henri Guerlin est l’un des rares à écrire, à propos de Grenade :

Et tandis que nous en admirons les merveilleux restes, nous songeons avec mélancolie au contraste qu’il y a entre cette volupté subsistante et la misère de cette ville, où grouille, au-dessous de nous, une population affamée11.

Même si le séjour en Égypte reste toujours très prisé à la fin du siècle en ce qu’il permet d’être au contact de réalités orientales vivantes12, le voyage en Andalousie des étrangers européens est envisagé – contrairement à celui dans les autres provinces de l’Espagne et à celui des Espagnols – comme une plongée dans un Ailleurs exotique décrit comme oriental. Tel est le paradoxe qui attire les voyageurs, les vestiges architecturaux hispano-musulmans permettant l’approche esthétique d’un Orient défunt, très éloigné dans le temps, rendu présent par l’acte littéraire. L’Andalousie est, en effet, alors avant tout considérée comme un Ailleurs oriental en bordure de l’Europe alors même que les musulmans ont quitté l’Espagne après 149213.

Edward Saïd n’a pas analysé ce cas particulier d’un Orient défunt, présent/absent à l’intérieur même d’un pays occidental. Il emploie d’ailleurs le terme « orientalisme » pour désigner « la collection de rêves, d’images et de vocabulaire dont dispose celui qui essaie de parler de ce qui se trouve à l’est de la ligne de partage14 » Occident/Orient. L’Andalousie ne peut donc correspondre à cette géographie culturelle que métaphoriquement. Pour autant, force est de constater que l’on peut reprendre l’affirmation selon laquelle « [l]’orientaliste, poète ou érudit fait parler l’Orient, le décrit, éclaire ses mystères pour l’Occident15 », en le transposant aux lettrés en voyage.

Autrices et auteurs n’ont ainsi de cesse que de présenter les héros et les héroïnes légendaires ou historiques du Moyen Âge, vulgarisant les études des historiens et des orientalistes16, lesquels avaient traduit les récits des chroniqueurs arabes du Moyen Âge. Les voyageurs, surtout les plus érudits, accumulent les digressions au détriment de la narration viatique à proprement parler, ce qui aboutit à la construction d’une sorte d’encyclopédie du savoir orientaliste amateur17. La pratique intertextuelle, classique dans le récit viatique, prend dans ce contexte une dimension interculturelle spécifique. L’importance et la récurrence de ces pages montrent que les lecteurs appréciaient ces développements imaginatifs autant qu’instructifs participant d’une recréation orientale.

La présente étude s’attache successivement à une étonnante expérience du sublime, aux réactions des voyageuses et voyageuses face aux remaniements et aux restaurations des monuments hispano-musulmans, à la construction d’une continuité imaginaire entre le Moyen Âge et l’époque de leur séjour, enfin au changement de paradigme apparaissant progressivement au tournant du nouveau siècle.

L’Andalousie monumentale des voyageuses et des voyageurs : une célébration nostalgique

La visite de la Mezquita18-cathédrale de Cordoue (xe siècle) ainsi que celle du palais de l’Alhambra à Grenade (xiiie-xve siècles) fascinent, tandis que les vestiges musulmans remaniés de la moderne Séville, comme nous le verrons, ne manquent pas de perturber certains voyageurs.

À partir des années 1870, le train permet d’acheminer les voyageurs, directement ou presque, depuis Madrid, vers ces trois villes. Certains s’échappent du « circuit » grâce à l’automobile à partir du nouveau siècle.

Devant la cour des Myrtes de l’Alhambra de Grenade, Joséphine Turck de Belloc écrit :

Notre faible plume ne saura décrire l’Alhambra. Il faut laisser ici la parole aux peintres. […] Nous essaierons pourtant de donner une idée générale de cet édifice extraordinaire et de dire quelle impression il nous a laissée19.

Presque aucun autre voyageur ne résiste au désir de décrire ces hauts lieux et d’agrémenter ses pages de nombreux commentaires métanarratifs. De formations très différentes, les auteurs convergent dans leurs descriptions voire se répètent les uns les autres.

L’expérience du sublime

Joséphine Turck de Belloc s’enthousiasme à Cordoue :

L’imagination s’arrête confondue devant ce magique coup d’œil, une sorte de ravissement, dans ces mystérieuses profondeurs, dans les épisodes infinis de ce romancero musulman20. On n’en jouit qu’avec une sorte d’extase craintive, et comme si on redoutait de voir tout à coup s’évanouir la prodigieuse vision21.

L’Alhambra, isolé sur une colline alors difficile d’accès, espace clos par excellence, facilite également l’évasion hors du temps présent22. La recherche d’ambiances privilégiées accentue encore ce transport rêveur. À propos d’un autre voyageur, Victor Fournel écrit ainsi : « Je lui offris de profiter, après le repas, d’une permission que m’avait envoyée M. Rafael Contreras, directeur des restaurations de l’Alhambra, pour voir le palais arabe au clair de lune23 ». Maniant le paradoxe, Léon de Rosny déclare : « Pour le bien voir, il faut fermer les yeux, et puis… rêver24 ».

Le jeune visiteur égyptien Ahmad Zakî n’est pas moins enthousiaste :

[…] l’Alhambra, écrit-il, son palais, ses mosquées, ses cours, ses ruines, ses tombeaux – vestiges qui vous font perdre l’esprit et vous mènent au bord de la folie. Je me tenais là béant, interdit, l’âme chavirée par une perfection que jamais je n’avais imaginée25.

L’expression de l’enthousiasme porte ici sur la perfection de l’art à l’instar de ce qui est dit par les voyageurs européens, l’accent étant mis sur une sorte d’extase presque inquiétante comme est souvent présentée l’expérience du sublime.

L’expérience semble tellement extatique qu’une comparaison vient souvent sous la plume. Selon Jane Fancy,

On se sent comme haschiché26, et pris de ce somnambulisme particulier que donne l’impression du surnaturel27.

La découverte des inscriptions en langue arabe courant sur les murs de l’Alhambra participe de cet engouement d’autant plus exotique (au sens d’une expérience de l’étrange) que seuls les voyageurs munis des traductions disponibles pouvaient les lire28. Comme bien d’autres, Lionel de La Laurencie insère ainsi d’authentiques citations poétiques dans son propos :

On se laisse aller à partager l’emphase orientale des devises élogieuses : « Lorsque le soleil levant m’illumine, je ressemble à une masse de perles, » etc. Les Maures ne se ménagent pas, du reste, les compliments et, à côté des Suras sacrées proclamant la gloire d’Allah, des inscriptions de circonstance n’oublient point de tenir en haleine l’enthousiasme du visiteur. Autour de la Media naranja de la salle de las dos hermanas on lit : « Admirez mon élégance, je suis un modèle d’ornementation… Ce palais surpasse en Splendeurs les hautes régions du firmament… La beauté de mes colonnes est proverbiale, etc. » À travers ce monde enchanté, l’imagination des poètes et des conteurs s’est donnée libre carrière. Les fantômes des vieux rois errent la nuit entre les colonnades29.

« Ravissement », « extase », « âme chavirée », « enthousiasme », « surpasse », ce sont bien là des termes relatifs à l’expérience du sublime, sans parler de cette comparaison avec les « paradis artificiels ». La contemplation des éléments lumineux, spatiaux et formels d’une architecture exotique amène le surgissement de cette acmé qui ne relève pas d’un acte de foi chez les lettrés européens mais comporte sans doute une composante religieuse chez Zakî.

D’une manière générale, la visite des hauts lieux est vécue comme l’entrée dans une sorte d’autre monde, comme si ceux-ci n’étaient plus insérés dans la réalité andalouse contemporaine. À cet égard, le début d’une messe dans la Mezquita-cathédrale de Cordoue ou l’arrivée d’un afflux de touristes dans l’Alhambra de Grenade perturbent le processus d’exotisation à l’œuvre dans le récit.

Face aux remaniements chrétiens et aux restaurations contemporaines

La transformation de la mosquée de Cordoue en cathédrale, après la reconquête de la ville en 1236, fait l’objet de multiples commentaires réprobateurs. Au début du nouveau siècle encore, le critique d’art belge Eugène Demolder exprime avec vivacité une hostilité nourrie d’anticléricalisme :

Un mur malencontreux supprima la communication entre la cour aux arbres et la mosquée aux colonnes. On badigeonna les fines arabesques. Des sauvages remplacèrent peu à peu les décorations mauresques par de dégradantes chapelles. Ils démolirent le plafond, établirent des dômes odieux à sa place. Et, crime abominable, on abattit le centre de ce temple unique, saccageant les fines mosaïques, abattant les fûts de marbre, pour édifier une immense cathédrale plateresque. Les prêtres chrétiens s’imaginaient que leur église colossale allait triompher parmi celles, précieusement humbles des infidèles30 !

Il n’est donc pas surprenant que les tentatives de retour à l’authentique originel, à Cordoue, soient saluées même si le sentiment d’une perte irrémédiable domine ainsi que l’écrit Marie Quillardet :

On travaille aujourd’hui pour retrouver quelques-unes de ses beautés ensevelies sous les couches de chaux, mutilées par l’ignorance ou le fanatisme ; on cherche à dégager l’ancien plafond de poutres peintes ; on a retrouvé le premier mihrab, caché sous un banal autel ; mais rien ne rendra à la mosquée son antique splendeur ; rien ne remplacera les colonnes enlevées sur le pourtour ainsi qu’au centre pour faire place au lourd chœur gothique31.

Le chanoine Ulysse Chevalier se félicite, quant à lui, du fait que Rafael Contreras, le restaurateur de l’Alhambra, ait

consacré trente-sept ans à restaurer intelligemment ses arabesques si remarquables, à retrouver ses inscriptions perdues, à rétablir les parties de l’édifice que le temps avait détruites presque en entier32.

La pratique était de reconstituer les ornementations voire des parties entières de murs, restaurations orientalisantes toute créatives. Au lieu de redécouvrir (au sens propre comme au sens figuré) les plafonds polychromés en mélèze ou le Mihrab à Cordoue, les murs ornementés à Grenade furent en effet largement réinventés, ce que les voyageurs ne peuvent savoir, n’étant pas spécialistes.

Forteresse en ruine, palais disparus ou réaménagés : réalités et rêveries

Les voyageurs parlent peu des impressionnantes forteresses (alcazaba) d’al-Andalus dont les ruines étaient pourtant bien visibles. S’ils ont identifié les fortifications sur la colline de l’Alhambra de Grenade, rares sont ceux qui visitent celles d’Alméria (édifiées vers 955). Seul le médecin Édouard Gros en 1910 s’attarde sur les mieux conservées de l’Andalousie :

C’était, pour l’époque, un travail remarquable. Car ce qui reste de ces constructions titaniques atteste l’effort d’un peuple à vouloir défendre son territoire. Ces ruines sont à la fois grandioses et navrantes. Au temps des Maures une armée y évoluait à l’aise. Aujourd’hui tout est silencieux et morne. Les tours, les bastions, le parapet, les mâchicoulis s’effritent, les pierres, une à une, usées par la poussée des ans, se brisent et tombent dans le fossé […]. Voilà ce qui subsiste de cette longue période de gloire : des pierres, rien que des pierres33.

L’ampleur des vestiges de l’architecture militaire ne suscite que la classique méditation sur les ruines, néanmoins inscrite sur fond d’admiration d’une époque déclarée glorieuse.

Par contre, la présence-absence d’un énigmatique palais disparu, qui se situait près de Cordoue, fut pour beaucoup une raison supplémentaire de fascination, mais toute virtuelle, cette fois-ci. Pour Léon de Rosny,

[l]a description qu’on nous a transmise du fameux Medma-es-sahara ou Palais de Fleurs, édifié par le sultan Abd-er-Rhaman pour servir d’habitation à Ez Zahara « la Fleur », son esclave favorite, dépasse en prodiges les plus brillantes conceptions du monde oriental. Ce palais, dont il ne reste plus que des traces insignifiantes et dont on ne connaît guère l’existence que par le récit des historiens, aurait été assez grand pour héberger non seulement le khalife et sa cour mais encore plus de douze mille cavaliers dont ce prince avait l’habitude de se faire accompagner dans ses excursions34.

Certains voyageurs s’aventurent malgré tout sur les lieux. L’abbé Désiré Leroux constate ainsi que

Medina-Az-Zahara est maintenant un pâturage sans souvenirs qui se confond avec Cordoba-Vieja, – Cordoue-la-Vieille. – Peu de guides savent même indiquer la bande stérile d’un terrain brûlé qui cache les vestiges de ce passé enseveli à la fois dans la nature et dans la mémoire des hommes35.

Quant aux vestiges de la Séville du temps des émirs almohades, reconquise par les Espagnols chrétiens en 1248, ils sont diversement appréciés. Si la Giralda (ancien minaret de la mosquée détruite pour faire place à une cathédrale), le Patio de Las Munecas ainsi que la Cour du Plâtre (Patio del Yeso) de l’Alcazar datant de la fin du xiie siècle attirent l’attention, il n’est en revanche que peu question de la Cour des orangers (ancienne cour aux ablutions de la mosquée), dans le mur crénelé de laquelle s’ouvre la Porte du Pardon, chef-d’œuvre de l’art almohade.

Quant à la visite de l’Alcazar de Séville, situé à proximité de l’ancienne mosquée, elle fait entrer les auteurs dans le débat historiographique alors en cours concernant ce que l’on nommait l’art mudéjar36. Il s’agit en effet d’un « palais des rois maures, mais en grande partie restauré sous le roi “Pedro el Cruel” par des ouvriers arabes »37, palais au « style abâtardi […] » selon Maria Star38. Jane Dieulafoy insiste au contraire sur l’art heureux du réemploi :

Des colonnes de marbre précieux arrachées aux édifices plus ou moins ruinés de Cordoue, de Valence et de Medinah Azarha furent transportées à grand frais et livrées aux maçons les plus habiles du royaume. Sous l’ébauchoir et la brosse des décorateurs, les murailles se couvrirent de stucs fouillés, dorés et peints, aussi délicats que de la dentelle, aussi légers que des bijoux de filigrane39.

Tout imprégnée de culture chrétienne et défenseuse d’une Espagne moderne et catholique, la voyageuse loue ce détournement qui fait écho à la logique des trophées des anciens souverains espagnols, son propos se situant dans le nouveau paradigme européocentré qui prend progressivement la place de la maurophilie des générations précédentes.

Des anciens habitants d’al-Andalus aux Andalous contemporains : la construction d’une continuité imaginaire

Certains voyageurs vont jusqu’à se voir transportés dans ce Moyen Âge idéalisé, comme s’il s’agissait pour eux de s’immerger – certes de manière tout éphémère – dans une sacralité défunte40, entourés de sultanes, de nobles chevaliers nasrides, d’un Abencérage qui aurait échappé au massacre41, de Boabdil lui-même, le dernier souverain maure42, si loin du monde industrialisé et urbain, en partie déjà déchristianisé.

Beaucoup cèdent à la tentation de reconstituer des ambiances, ainsi l’illustrateur Albert Robida à Cordoue, tout en pratiquant un ressaisissement final tout rhétorique :

Le premier pas sur les dalles de la vénérable Mezquita est une haute sensation, une des plus fortes secousses qui se puissent éprouver. Les khalifes vêtus d’étoffes étincelantes, couverts de pierreries, s’avancent à cheval, à la tête d’une armée de vassaux, parés avec le luxe éclatant dont l’histoire ne peut nous donner qu’une faible idée, et ces cortèges prodigieux vivent et marchent à travers un monument gigantesque, simple, presque austère et pourtant éblouissant. Pardon, ceci n’est qu’une simple vision, une rêvasserie des premières cinq minutes ; mais, en rouvrant nos yeux éblouis, nous pouvons voir qu’après tant de siècles la vieille mosquée pourrait encore les recevoir43.

Un procédé récurrent consistait à faire croire à la réapparition de certaines de grandes figures disparues, aperçues par le voyageur au détour d’une colonne de la Mezquita de Cordoue ou d’un patio de l’Alhambra, comme s’il pouvait passer du visuel à la « vision » (au sens de surnaturel). Les discours historico-légendaires appuyaient en cela l’expérience hétérotopique de la visite des hauts lieux.

Nombre de voyageurs se livrent à la reconstitution imaginée de l’« art de vivre » à la Cour d’Abderhaman III à Cordoue aux x-xie siècle, de la vie supposée raffinée de l’Andalousie nasride des xive et xvsiècle, à partir de leurs visites de l’Alhambra44 – formulant parfois des réserves sur un art déclaré trop sophistiqué donc potentiellement décadent. Ces développements sont souvent en lien avec des remarques concernant les « sultanes » ou « odalisques », propos orientalistes concernant la sensualité, la volupté, sous forme d’allusions, avec toute la retenue nécessaire eu égard au lectorat visé. Les voyageurs religieux ne manquent pas de vilipender ces mœurs présentées comme dissolues, attaquant l’Islam par là même. Les voyageuses émettent des réserves voire de fermes réprobations, ainsi Louise Bourbonnaud :

Je visitai l’appartement occupé autrefois par les sultanes. Je vis des murs couverts d’arabesques, des plafonds admirablement sculptés, des jolies croisées séparées par de fines colonnettes de marbre mais malgré tout ce luxe qui les entourait je ne pus m’empêcher de les plaindre, en pensant qu’elles n’étaient que des esclaves, et que leur seigneur et maître pouvait d’un geste les supprimer45.

Afin de maintenir la rêverie d’al-Andalus, presque tous les voyageurs – et aussi bien les voyageuses – cèdent au désir de « voir » les contemporains en tant que descendants de ces « Maures ». Assistant au récital d’un chanteur populaire renommé, Maria Star déclare avoir retrouvé « l’âme des Maures dans les mélopées mélancoliques de ce pays46 ».

Selon Marie-Jean Blanc Saint-Hilaire, « [p]lus d’un habitant d’Almeria est d’origine arabe, ce que leur teint basané ne contredit pas. Les femmes en général ont un type mauresque très prononcé47 ». Tout se passe comme s’il fallait rendre étrangers ceux qui ont été côtoyés durant le voyage afin d’en éprouver une certaine fascination, mais à bonne distance. En réalité, si les ponts, les puissantes murailles, les arcs outrepassés dans les villes et les villages attestent d’une évidente présence hispano-musulmane ancienne, la prétendue observation de « racines » arabes de la population d’Andalousie est largement fantasmée, héritée des lectures des générations précédentes de voyageurs de l’époque romantique48.

Changements de paradigme : España contre al-Andalus et récits des premiers voyageurs orientaux

Il est de fait que l’expérience du sublime est progressivement contrariée par l’emprise touristique même si nulle distance n’est prise à l’égard de la marchandisation de l’Alhambra entreprise par les conservateurs de la famille Contreras49.

Peu avant la Première Guerre mondiale, Eugène Montfort ironise sur certaines mises en scène se déroulant à Grenade :

Comme tous les touristes du monde savent que « c’est la perle de l’Andalousie », des deux Amériques, et de Russie, et d’Angleterre, et de France, ils accourent ! Alors on fait quelque chose pour eux. On restaure… Et il y a aussi des boutiques pour touristes, des souvenirs, des cadres qui reproduisent une porte ou une fenêtre de l’Alhambra, et des photographes qui font « format album » en costume de maure et cimeterre à la main, tel gantier de la rue Montmartre, et son épouse la gantière en odalisque, tous deux dans le décor d’une salle de palais arabe. Ils sont exposés aux vitrines : il faut les voir50 !

Léon de Rosny s’étonnait déjà que, pendant son séjour à Grenade, un « riche seigneur russe » ait voulu rendre « artificiellement la vie à l’Alhambra », pensant

qu’on pouvait ressusciter les odalisques d’autrefois51, en organisant une fête de nuit dans le fameux patio des Lions52.

Il ne peut participer à ce singulier divertissement nocturne mais il raconte une autre anecdote : « un orientaliste » de ses collègues avait conçu « le projet de lire, après le crépuscule, les inscriptions coufiques du palais, en prenant pour lampe le satellite de la terre » mais il ne put obtenir les clefs.

L’idéalisation d’un âge d’or du califat omeyyade en particulier53 – paré de tous les prestiges de l’Orient d’origine – laisse la place, dans les récits viatiques, à une revalorisation de cultures andalousiennes plus anciennes (celtes-ibères, carthaginoises, romaines, byzantines, wisigothiques chrétiennes)54, grâce notamment aux visites des soubassements des monuments hispano-musulmans. En outre, d’illustres auteurs originaires de la province (Sénèque, Lucain, saint Isidore, Euloge…) sont mis en avant. Il s’agit maintenant de se placer du côté d’España contre al-Andalus.

Les monuments qui étaient encensés quelques années auparavant sont dévalorisés, ainsi par le journaliste Étienne Richet :

L’Alhambra, tel que l’entrevoit de loin l’homme cultivé est une de ces manifestations artistiques dans lesquelles le rêve joue un rôle très supérieur à la réalité architecturale […]. À la vérité, ce palais manque de grandeur55.

L’ornementation, qui faisait l’admiration des générations précédentes, est désormais souvent vue comme étrangère à la culture du voyageur, le bâtiment apparaît même comme délabré. Selon l’essayiste Adrien Mithouard,

[l]es murs sont striés d’ornements qui se compliquent en tous sens, mais où il n’y a rien pour nous à reconnaître. […] Toute envie, toute ardeur, tout effort sont déconseillés par le spectacle délicieusement médiocre de ces colonnades si grêles et de cette architecture incroyablement réduite. L’imagination ne trouve prise à rien sur ces indéchiffrables murs où ne s’offre le portrait d’aucune chose naturelle et où s’entrelacent des écheveaux de lignes dont on ne suivrait le jeu qu’en s’absorbant dans un demi-sommeil56.

Lors de leurs visites, les voyageurs font en outre état de découvertes archéologiques ce qui contredit le discours répandu dans tous les livres, y compris dans les manuels scolaires français de la fin du siècle, sur la tolérance des califes et des émirs à l’égard des minorités chrétiennes et juives à Cordoue et à Grenade. Henri Guerlin est l’un des premiers à remettre ouvertement en question la vulgate concernant la coexistence pacifique des communautés médiévales57 :

Dans ces jardins [de l’Alhambra] l’on vient de découvrir des prisons mauresques, longues galeries voûtées creusées dans la pierre rouge. Malgré le panorama merveilleux que, d’embrasure en embrasure, on découvre, on peut croire que ce n’était pas un lieu de délices. C’est dans ces silos que l’on enfermait les chrétiens. Il y en eut, dit-on, – et ce chiffre me paraît un peu élevé, – jusqu’à trente mille. Le mont des Martyrs, tout à côté d’ici, nous raconte aussi les souffrances des chrétiens58.

Il s’aperçoit également que les voyageurs occidentaux ne sont plus les seuls à se rendre en Andalousie :

Un superbe Marocain, au burnous majestueusement drapé, au visage très maigre et très affiné, est le premier personnage qui nous soit apparu à notre arrivée à Grenade. Pour un peu, nous nous serions crus revenus au temps de Boabdil. C’est que Grenade est un lieu de pèlerinage pour les musulmans, comme il en est un pour les artistes. Les uns y viennent avec l’âme pleine de tristesse, et les autres avec un esprit exalté par la joie59.

« Lieu de pèlerinage » pour les musulmans orientaux, expérience de contemplation artistique pour les Européens, heureuse encore ou déjà contestée, telle est bien en effet l’opposition qui structure le voyage en Andalousie au début du nouveau siècle.

Quant aux récits publiés par des Orientaux, ils sont très peu nombreux60, ce qui rend le livre du jeune Égyptien Ahmad Zakî, paru en 1893 au Caire, particulièrement précieux – même s’il a fallu attendre 2021 pour bénéficier de l’édition en français. L’archiviste et orientaliste commence par écrire :

Le cœur oppressé, je me sentais chagrin et troublé. Une masse faite de regrets, de peine, de tristesse amère, m’assaillait lorsque je songeais à la gloire et à la puissance auxquelles était parvenu l’Islam au temps où ses oriflammes claquaient au vent sur la terre d’Espagne61.

Néanmoins, il déclare avoir trouvé chez les Espagnols contemporains les mêmes « vertus » que celle des Arabes, « leur esprit chevaleresque et leur fierté62 ». L’Espagne apparaît ainsi non seulement comme une partie de lui-même mais un modèle pionnier : la mémoire d’al-Andalus est « [u]n bon exemple pour les Égyptiens63 » qui devraient se dévouer à l’étude et au développement des savoirs afin de redevenir une grande nation.

Cette question anime également un ami tunisien de Charles Géniaux lors de leur visite commune de l’Alhambra, mais dans un sens bien plus directement revendicatif :

Et comme nous revenions à travers l’allée des cyprès géants vers Grenade, et que les vasques du jardin ruisselaient sur les myrtes et les lauriers taillés, mon ami tunisien murmura : Non, je ne pleurerai pas comme ces jets d’eau sur l’Andalousie perdue, sur la Turquie diminuée, car notre âme grandit sur le monde dans ses fils multipliés. Nous ne mourons pas. Nous germons. Nous sommes aujourd’hui sous la terre foulée par les pieds des Chrétiens. Un jour nous créerons encore des Généralifes, des Alcazars, des Alhambras lorsque vous serez épuisés par vos victoires industrielles ou guerrières64.

Le Maure médiéval d’al-Andalus n’était ainsi qu’une ombre inoffensive, alors qu’en 1913 le Berbère musulman de l’Algérie colonisée et du Maroc, en passe de l’être, semble convaincu que l’Andalousie sera à nouveau orientale.

Lecture des chroniqueurs arabes et des historiens européens surdéterminant la réalité sensible des « choses vues », découverte de restaurations orientalisantes en des lieux permettant une expérience exotique, croyance anthropologique en une descendance des Maures dans la province contemporaine, tout contribuait à faire perdurer les représentations des générations précédentes. Voyageuses et voyageurs pouvaient encore rêver d’un Ailleurs idéalisé, d’un lointain passé oriental encore présent par ses vestiges65, en des sortes de parenthèses fantasmatiques qui ne perturbaient cependant pas trop l’identité des pèlerins de l’art qu’ils étaient toutes et tous.

Dès la fin du xixe siècle, plusieurs réalités se sont cependant imposées et ont grandement perturbé les rêveries, l’exotisme s’en trouvant diminué et perdant son aura : le sentiment de dégradation touristique ; une certaine déconsidération des réalisations artistiques hispano-musulmanes andalouses en partie liée à la montée d’une inquiétude identitaire européenne ; enfin l’émergence de voix orientales bien réelles, celles de voyageurs lettrés, pèlerins de la foi et non plus de l’art ou jeunes militants du réveil des nations orientales.

Se développèrent, en outre, d’autres visites que celles de l’Andalousie in situ, d’autres récits de voyage, cette fois-ci dans des Andalousies déplacées. Conservateurs, artistes et hommes politiques espagnols participent en effet aux Expositions dites « universelles », exposant des reproductions, en modèles réduits (ou pas), d’éléments de monuments hispano-musulmans (mezquita de Cordoue, Alcazar de Séville et surtout Alhambra de Grenade), notamment à Paris (1878, 1900). C’est ainsi que des vestiges polyculturels furent intégrés dans un « patrimoine » déclaré universel, en réalité instrumentalisé par et pour les Européens. Dans ce transport matériel de vestiges reconstitués, l’exotisation devint le spectacle d’une appropriation, la construction d’un Orient fabriqué pour l’Occident.

Les analyses d’Edward Saïd concernant la construction de l’imaginaire d’un Orient andalou entre 1880 et 1914 dans les récits viatiques apparaissent comme fondées, ce qui ne l’empêcha pas de revenir, tardivement, sur la spécificité de l’Andalousie66. Ce patrimoine arabe ne fera l’objet de nouvelles approches, passionnées et controversées, scientifiques également, en Espagne même, qu’à une époque vraiment contemporaine.

1 Voir la récente et excellente étude de Nikol Dziub, Voyages en Andalousie au xixe siècle, Genève, Droz, 2018.

2 Pierre Loti, Maurice Barrès, Pierre Louÿs, grands écrivains français de la période considérée ayant voyagé en Espagne, ne publient pas de récits

3 Henri Lyonnet, À travers l’Espagne inconnue, Barcelone, Richardim Lamm et Cie (succursale de Dentu), 1896,p. 304.

4 Terre d’Espagne, Paris, Calmann-Lévy, 1895, p. 236. Régnault était un célèbre peintre orientaliste des années 1860. Presque tous citent

5 Plon, Ollendorf, Lemerre, Dentu, Calmann-Lévy, Stock, Hachette, Charpentier, Perrin, Fayard, Mercure de France. Sources : Arturo Farinelli, Viajes

6 Jean Gérimont, Notes d’un flâneur en Andalousie (Bruxelles, Dewit, 1924) ; Marie-Thérèse Gadala, L’Andalousie sentimentale (Paris, La Nouvelle

7 Certains livres majeurs des époques précédentes sont toujours présents à la fin du siècle : le Voyage en Espagne (1843) de Gautier est encore

8 Expression créée par Julián Juderías (La Leyenda negra y la verdad histórica [La Légende noire et la vérité historique], 1914) pour désigner la

9 Sur la représentation des Andalous contemporains, croisés si ce n’est rencontrés par les voyageurs francophones, les écrivains espagnols avaient

10 La situation sociale fait régulièrement l’objet de chroniques, ainsi dans la presse française : « Les attaques contre la monarchie, la religion

11 Henri Guerlin, « Grenade », La Revue Mame, 7 mars 1907, p. 374 ; repris dans Espagne, impressions et voyage d’art, Tours, Alfred Mame, 1907.

12 Voir Daniel Lançon, « À la rencontre des Égyptiens contemporains dans les récits de voyage en français au tournant du siècle (1890-1914) : de l’

13 L’Andalousie moderne n’est qu’une partie de l’al-Andalus médiévale qui s’étendait jusqu’à Tolède et Saragosse du viiie au xiie siècle.

14 Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident [1978], trad. Catherine Malamoud, Paris, Éditions du Seuil, 2005, p. 91 ; nous

15 Ibid., p. 34.

16 Voir l’Histoire des Arabes et des Mores d’Espagne […] de Louis Viardot (t. 2, Paris, Pagnerre, 1851) ; les Recherches sur l’histoire et la

17 Les récits du voyage en Andalousie illustrent parfaitement le souhait d’Edward Saïd qu’il faudrait étudier « la dynamique entre érudition et

18 Le terme espagnol dérive de l’arabe masjid (mosquée).

19 Joséphine Turck de Belloc, L’Espagne (L’Andalousie), Paris, René Haton, 1890, p. 278. Certains voyageurs croisent des peintres orientalistes à l’

20 Les plus anciennes fictions, Romanzes fronterizos (Romances de la frontière, xve-xvie siècle), racontent les faits de guerre entre musulmans et

21 Joséphine Turck de Belloc, L’Espagne (L’Andalousie), op. cit., p. 115. Elle écrit également : « Nous avons franchi des siècles et les espaces.

22 Sur l’expérience hétérotopique, voir Michel Foucault : « Des espaces autres » [1967], Dits et Écrits II, nouvelle édition, Paris, Gallimard, 2001

23 Victor Fournel, Aux pays du soleil. Un été en Espagne. À travers l’Italie. Alexandrie et Le Caire, Tours, Alfred Mame et Fils, 1883, p. 99 ; nous

24 Léon de Rosny, Taureaux et mantilles : souvenirs d’un voyage en Espagne et en Portugal, t. 2, Paris, Charpentier, 1894, p. 226. L’auteur était

25 Ahmad Zakî, « Lettre d’Andalousie », dans Le Départ pour le Congrès. Lettres d’Europe (1892-1893), éd. Randa Sabry, Paris, Sorbonne Université

26 Les Goncourt parlent d’un « poète haschiché » (Journal [1871], Paris, Fasquelle/Flammarion, 1956, p. 473).

27 Jane Fancy, « À l’Alhambra », dans Quelques jours en Espagne et en Algérie, Librairie de Paris, 1891, p. 86.

28 Les inscriptions de Grenade, Séville et Cordoue sont progressivement publiées en édition bilingue par des arabisants espagnols (1856, 1875, 1880)

29 « España », simples esquisses, Paris, Lemerre, 1890, p. 121-122. Les extraits cités, calligraphiés sur les murs, sont l’œuvre des célèbres poètes

30 Eugène Demolder, « Cordoue », dans L’Espagne en auto : impressions de voyage, Paris, Société du Mercure de France, 1906, p. 152-153.

31 Marie Quillardet, Espagnols et Portugais chez eux, Paris, Armand Colin, 1905, p. 60-61.

32 Ulysse Chevalier, Souvenirs d’une excursion archéologique en Espagne, Lyon, Emmanuel Vitte, 1892, p. 29.

33 Édouard Gros, « Alméria », dans Espagne et Portugal, Genève, Imprimerie J. Studer, 1911, p. 112.

34 Léon de Rosny, Taureaux et mantilles, op. cit., p. 152. Édouard Ducéré demande qu’on lui pardonne « de n’être ici que le traducteur plus ou moins

35 Désiré Leroux, Avril en Espagne, de Saint-Sébastien à Barcelone par Malaga : notes au jour le jour, Lille, A. Massaut, 1913, p. 69-70.

36 Les Espagnols parlaient alors de mudéjar gótico, gótico-arábico ou gótico andalusi. D’une manière plus générale, on appela « mudéjars » les

37 La reconstruction du palais s’effectua entre 1355 et 1364.

38 Pseudonyme de Ernesta de Hierschel de Minerbi : Impressions d’Espagne, Paris, Société d’éditions littéraires et artistiques/Paul Ollendorff, 1900

39 Jane Dieulafoy, « De Tolède à Grenade », Le Tour du monde, 24 mars 1906, p. 134, repris dans Castille et Andalousie […], Paris, Hachette, 1908.

40 José Antonio González Alcantud parle de « croyance agnostique commune à tous », d’un remplacement de « la religion par la spiritualité esthétique 

41 La dénomination de « Salle des Abencérages » (dans l’Alhambra) est basée sur Les Aventures du dernier Abencérage de Chateaubriand (1826, encore

42 Muhammad XII (1460-1533), surnommé « al-Zughabi » (l’infortuné) par les chroniqueurs arabes et, par déformation castillane « Boabdil », est la

43 Albert Robida, Les Vieilles Villes d’Espagne : notes et souvenirs, Paris, Maurice Dreyfous, 1880, p. 159-160.

44 Voir José Manuel Rodríguez Domingo, « L’architecture andalouse dans l’imaginaire orientaliste », Iris, n35, 2014, p. 71-88 [En ligne] DOI :

45 Louise Bourbonnaud, « L’Alcazar (Séville) », dans Seule à travers 145 000 lieues terrestres, marines et aériennes. Premier voyage. Espagne

46 Ernesta Stern, Impressions d’Espagne, op. cit., p. 45-46. Il se pourrait qu’il y ait ici confusion avec une autre culture musicale d’origine

47 Marie-Jean Blanc Saint-Hilaire, L’Espagne monumentale et pittoresque, op. cit., p. 154.

48 S’appuyant sur l’étude des archives concernant la population, les historiens et orientalistes espagnols contemporains s’acheminent vers un

49 Ces restaurateurs vendaient des reproductions en stuc coloré aux riches visiteurs étrangers, orientalisées parfois bien au-delà de l’original.

50 Eugène Montfort, En flânant de Messine à Cadix […], Paris, Arthème Fayard, 1910, p. 149-150.

51 Les danseuses tziganes de Grenade étaient souvent appelées à se produire dans le cadre de l’Alhambra ainsi que plusieurs voyageurs le racontent.

52 Léon de Rosny, Taureaux et mantilles, op. cit., p. 227-228.

53 Le discours maurophile persiste jusque dans les guides édités en Espagne à la fin du siècle. Selon Alphonse Roswag, « [c]’est un bonheur réel que

54 Dès le milieu du xixe siècle, historiens et lettrés espagnols ont mis en valeur les origines prémusulmanes afin de reconstruire un récit national

55 Étienne Richet, Au pays de Goya, Paris, Écrits libres, 1910, p. 49-50.

56 Adrien Mithouard, Les Marches de l’Occident, Venise, Grenade, Paris, P.-V. Stock, 1910, p. 180. Il a cofondé la revue L’Occident en 1901 et publié

57 Il n’est pas totalement surprenant qu’Edward Saïd ait tenu à écrire, certes tardivement, dans une préface inédite pour la traduction espagnole d’

58 Henri Guerlin, « Grenade », art. cit., p. 373-374.

59 Ibid., p. 369.

60 Ali Bin Salem Al-Wardani est l’inventeur de l’expression « paradis perdu » (Ar-rihla Al andalucia [Le Voyage en Andalousie], Tunis, al-Ḥāḍira

61 Ahmad Zakî, Le Départ pour le Congrès. Lettres d’Europe (1892-1893), op. cit., p. 246. Zakî est le représentant de l’Égypte au 9e congrès des

62 Ahmad Zakî, Le Départ pour le Congrès. Lettres d’Europe (1892-1893), op. cit., p. 275.

63 Ibid., p. 268. Les ancêtres paternels de l’auteur, installés au Proche-Orient, étaient marocains.

64 « L’âme musulmane (à Grenade) », Revue de Paris, 15 août 1913, p. 750-751. Voir Peter Wien, « From the glory of Conquest to Paradise lost :

65 Edward Saïd parle de « [l]’orientalisme de l’imaginaire » (L’Orientalisme, op. cit., p. 15).

66 Dans la préface qu’il a écrite un an avant sa disparition pour l’édition espagnole d’Orientalism, il parle d’une « exception notable dans le cadre

Notes

1 Voir la récente et excellente étude de Nikol Dziub, Voyages en Andalousie au xixe siècle, Genève, Droz, 2018.

2 Pierre Loti, Maurice Barrès, Pierre Louÿs, grands écrivains français de la période considérée ayant voyagé en Espagne, ne publient pas de récits viatiques développés concernant l’Andalousie.

3 Henri Lyonnet, À travers l’Espagne inconnue, Barcelone, Richardim Lamm et Cie (succursale de Dentu), 1896, p. 304.

4 Terre d’Espagne, Paris, Calmann-Lévy, 1895, p. 236. Régnault était un célèbre peintre orientaliste des années 1860. Presque tous citent favorablement le Voyage en Espagne de Théophile Gautier jusqu’à la toute fin du siècle.

5 Plon, Ollendorf, Lemerre, Dentu, Calmann-Lévy, Stock, Hachette, Charpentier, Perrin, Fayard, Mercure de France. Sources : Arturo Farinelli, Viajes por España y Portugal. Desda la Edad Media hasta el Siglo xx. Divagaciones Bibliographicas, Madrid, Centro de Estudios Históricos, 1920 ; Libros de viajes. Catálogo temático de la Biblioteca de Andalucía, 3, Sevilla, Junta de Andalucía, 2001 ; augmenté de compléments issus des bibliothèques numériques Gallica, Hathi Trust et Archive.org.

6 Jean Gérimont, Notes d’un flâneur en Andalousie (Bruxelles, Dewit, 1924) ; Marie-Thérèse Gadala, L’Andalousie sentimentale (Paris, La Nouvelle revue critique, 1928) ; Marcelle Tinayre, Terres étrangères : Norvège, Suède, Hollande, Andalousie (Paris, Ernest Flammarion, 1928) ; Francis Carco, Printemps d’Espagne, (Paris, Albin Michel, 1929 ) et Huit jours à Séville (Paris, Émile-Paul Frères, 1929) ; Marie-Louise Bercher, Mes Espagnes, Aragon, Castille, Andalousie (Paris, Hachette, 1934) ; Raymond Recouly, Ombre et Soleil d’Espagne (Paris, Hachette, 1934) ; Octave Aubry et Marius Hubert-Robert, L’Espagne. Les provinces du Sud, de Séville à Cordoue (Grenoble, B. Arthaud, 1936) ; Abel Bonnard : « Andalousie » (1924), Le Bouquet du monde (Paris, Grasset, 1938) ; plus des pages de Jérôme et Jean Tharaud et de Claude Farrère (Conferencia, 1930).

7 Certains livres majeurs des époques précédentes sont toujours présents à la fin du siècle : le Voyage en Espagne (1843) de Gautier est encore réédité, en 1890 et 1894. Ajoutons ceux de Juliette de Robersart (Lettres d’Espagne, 1883), d’Eugène Poitou (Voyage en Espagne, 1869, réédité en 1884), Mes vacances en Espagne (1846) de Quinet, réédité en 1895, et l’édition différée de Andalousie et Portugal de Valérie de Gasparin (1886 : elle devait paraître en 1870).

8 Expression créée par Julián Juderías (La Leyenda negra y la verdad histórica [La Légende noire et la vérité historique], 1914) pour désigner la représentation négative du pays.

9 Sur la représentation des Andalous contemporains, croisés si ce n’est rencontrés par les voyageurs francophones, les écrivains espagnols avaient réagi très tôt, voir l’ouvrage collectif : Los Españoles pintados por sí mismos (Madrid, Boix, 1843-1844, souvent réédité).

10 La situation sociale fait régulièrement l’objet de chroniques, ainsi dans la presse française : « Les attaques contre la monarchie, la religion, la propriété, le capital, ont pris dans ces derniers temps un caractère plus menaçant, c’est surtout parce que les fauteurs de désordres ont exploité les récentes souffrances des travailleurs, à la suite des deux mauvaises récoltes, principalement causées par la sécheresse » (« Les Anarchistes espagnols [en Andalousie] », Le Temps, 10 mars 1883) ; « En Andalousie, la misère des sans-travail va croissant, des bandes faméliques parcourent les campagnes, réclamant de l’ouvrage ou du pain » (Le Temps, 25 février 1906) ; le gouvernement espagnol, impuissant à faire voter des lois favorisant les petits propriétaires contre « les grands propriétaires fonciers dont l’indifférence est la cause principale de la crise agraire en Andalousie » (Le Temps, 13 août 1907).

11 Henri Guerlin, « Grenade », La Revue Mame, 7 mars 1907, p. 374 ; repris dans Espagne, impressions et voyage d’art, Tours, Alfred Mame, 1907.

12 Voir Daniel Lançon, « À la rencontre des Égyptiens contemporains dans les récits de voyage en français au tournant du siècle (1890-1914) : de l’Orient rêvé à l’Orient politique », Viatica, n° 6, mars 2019 [En ligne] URL : https://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=248 DOI : https://dx.doi.org/10.52497/viatica248 [consulté le 13/09/2022].

13 L’Andalousie moderne n’est qu’une partie de l’al-Andalus médiévale qui s’étendait jusqu’à Tolède et Saragosse du viiie au xiie siècle.

14 Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident [1978], trad. Catherine Malamoud, Paris, Éditions du Seuil, 2005, p. 91 ; nous soulignons.

15 Ibid., p. 34.

16 Voir l’Histoire des Arabes et des Mores d’Espagne […] de Louis Viardot (t. 2, Paris, Pagnerre, 1851) ; les Recherches sur l’histoire et la littérature de l’Espagne pendant le Moyen Âge de Reinhardt Dozy (Leyde/Paris, Brill/Duprat, 1849, édition « revue et augmentée » en 1881 ; Madrid, C. Bailly-Baillière ; Londres, Williams et Norgate ; Leipzig, T. O. Weigel). L’auteur le plus cité, en traduction, est al-Maqqari (Tlemcen 1577-1632) qui écrivit Nafh al-tib min ghusn al-Andalus al-ratib au Caire en 1629.

17 Les récits du voyage en Andalousie illustrent parfaitement le souhait d’Edward Saïd qu’il faudrait étudier « la dynamique entre érudition et fiction » (L’Orientalisme, op. cit., p. 38).

18 Le terme espagnol dérive de l’arabe masjid (mosquée).

19 Joséphine Turck de Belloc, L’Espagne (L’Andalousie), Paris, René Haton, 1890, p. 278. Certains voyageurs croisent des peintres orientalistes à l’Alhambra. L’abbé Lucien Vigneron décrit sa rencontre avec Benjamin Constant « qui peignait un tableau oriental » : « Il avait arrangé artistement dans un coin, un sofa, un narghilé et des babouches. Instinctivement, en voyant ces objets et en entendant du bruit, on tournait la tête du côté de la porte, dans l’espérance de voir arriver un émir ou un kalife » (À travers l’Espagne et le Portugal [notes et impressions], Paris, Delhomme et Biguet, 1883, p. 249). Voir Cour de l’Alhambra (1880, musée des Augustins de Toulouse) ou Le Lendemain d’une victoire à l’Alhambra (1882, Musée des Beaux-Arts de Montréal).

20 Les plus anciennes fictions, Romanzes fronterizos (Romances de la frontière, xve-xvie siècle), racontent les faits de guerre entre musulmans et chrétiens se disputant les territoires à travers l’Espagne du sud.

21 Joséphine Turck de Belloc, L’Espagne (L’Andalousie), op. cit., p. 115. Elle écrit également : « Nous avons franchi des siècles et les espaces. Nous sommes dans un autre monde, nous venons de passer d’Europe en Asie » (p. 278). À propos de ce même haut lieu, Ernest Stroehlin : « […] nous demeurons plongés dans l’extase à la vue de ces murailles tapissées de superbes arabesques, aussi fines que des dentelles, de ces ogives festonnées » (« Souvenirs d’Espagne », Le Globe, XXXII, Genève, 1893, p. 140).

22 Sur l’expérience hétérotopique, voir Michel Foucault : « Des espaces autres » [1967], Dits et Écrits II, nouvelle édition, Paris, Gallimard, 2001, p. 1571-1581. Edward Saïd a écrit avoir voyagé en Andalousie à plusieurs reprises à partir de 1966 : « Pour un Arabe comme moi, entrer dans le palais de l’Alhambra du xiiie siècle à Grenade, c’est laisser derrière lui un monde moderne de désillusions, de conflits et d’incertitude » (« Andalusia’s Journey », Travel + Leisure, 2002, p. 178). Dans la suite de l’essai, il développe cependant toutes les contradictions d’un patrimoine polyculturel et d’un « modèle de coexistence des peuples » difficile à partager au xxie siècle.

23 Victor Fournel, Aux pays du soleil. Un été en Espagne. À travers l’Italie. Alexandrie et Le Caire, Tours, Alfred Mame et Fils, 1883, p. 99 ; nous soulignons.

24 Léon de Rosny, Taureaux et mantilles : souvenirs d’un voyage en Espagne et en Portugal, t. 2, Paris, Charpentier, 1894, p. 226. L’auteur était orientaliste professionnel en langue japonaise mais également spécialiste des langues amérindiennes. Le jardin est l’autre lieu de l’expérience d’un transport en pensée. Auguste Eschenauer écrit ainsi à propos de l’Alcazar de Séville : « Ces jardins semblent encore aujourd’hui, avec leur verdure, leurs fleurs et leurs fruits innombrables, ruisselants d’émeraudes, de perles et de rubis. À mon débouché sur la terrasse monumentale qui domine ces jardins en contre-bas, j’ai été saisi, j’ai éprouvé comme une révélation soudaine du temps passé » (L’Espagne, impressions et souvenirs, 1880 et 1881, Paris, P. Ollendorff, 1882, p. 246-247). En réalité, les jardins autour des monuments hispano-musulmans, ceux de l’Alcazar à Séville, du Généralife à Grenade, furent tous refaits à la mode italienne de la Renaissance revisitée par le goût romantique du xixe siècle, ce que les voyageurs les plus avertis devaient bien savoir mais leur désir d’Orient était plus fort que la réalité.

25 Ahmad Zakî, « Lettre d’Andalousie », dans Le Départ pour le Congrès. Lettres d’Europe (1892-1893), éd. Randa Sabry, Paris, Sorbonne Université Presses, 2021, p. 262.

26 Les Goncourt parlent d’un « poète haschiché » (Journal [1871], Paris, Fasquelle/Flammarion, 1956, p. 473).

27 Jane Fancy, « À l’Alhambra », dans Quelques jours en Espagne et en Algérie, Librairie de Paris, 1891, p. 86.

28 Les inscriptions de Grenade, Séville et Cordoue sont progressivement publiées en édition bilingue par des arabisants espagnols (1856, 1875, 1880), livres connus par certains voyageurs.

29 « España », simples esquisses, Paris, Lemerre, 1890, p. 121-122. Les extraits cités, calligraphiés sur les murs, sont l’œuvre des célèbres poètes de Cour. L’esthétique raffinée de certains objets séduit également, ainsi, comme l’écrit Marie-Jean Blanc Saint-Hilaire, le « magnifique vase en porcelaine couvert de dessins bleu et or » exposé à l’Alhambra, « remarquable par la richesse, la variété des dessins et l’élégance de sa forme. C’est sans aucun doute la plus belle pièce connue de faïence hispano-mauresque et la plus ancienne » (L’Espagne monumentale et pittoresque, Paris, Victor Rétaux et Fils, 1894, p. 164). La progressive reconsidération des arts dits industriels ou décoratifs en Europe ne pouvait que renforcer cet attrait, signe en l’occurrence d’un Ailleurs de rêve.

30 Eugène Demolder, « Cordoue », dans L’Espagne en auto : impressions de voyage, Paris, Société du Mercure de France, 1906, p. 152-153.

31 Marie Quillardet, Espagnols et Portugais chez eux, Paris, Armand Colin, 1905, p. 60-61.

32 Ulysse Chevalier, Souvenirs d’une excursion archéologique en Espagne, Lyon, Emmanuel Vitte, 1892, p. 29.

33 Édouard Gros, « Alméria », dans Espagne et Portugal, Genève, Imprimerie J. Studer, 1911, p. 112.

34 Léon de Rosny, Taureaux et mantilles, op. cit., p. 152. Édouard Ducéré demande qu’on lui pardonne « de n’être ici que le traducteur plus ou moins fidèle de morceaux rares et excellents » (Souvenirs d’Espagne : études et documents, Paris, A. Lamaignère, 1893, p. 34). L’auteur développe la description du mirifique palais, le récit de réceptions d’ambassadeurs étrangers aux xe-xie siècles (jusqu’à la page 49) puis le souhait de fouilles archéologiques (qui ne commencèrent qu’en 1905), p. 50.

35 Désiré Leroux, Avril en Espagne, de Saint-Sébastien à Barcelone par Malaga : notes au jour le jour, Lille, A. Massaut, 1913, p. 69-70.

36 Les Espagnols parlaient alors de mudéjar gótico, gótico-arábico ou gótico andalusi. D’une manière plus générale, on appela « mudéjars » les musulmans restés en Espagne après 1492.

37 La reconstruction du palais s’effectua entre 1355 et 1364.

38 Pseudonyme de Ernesta de Hierschel de Minerbi : Impressions d’Espagne, Paris, Société d’éditions littéraires et artistiques/Paul Ollendorff, 1900, p. 70.

39 Jane Dieulafoy, « De Tolède à Grenade », Le Tour du monde, 24 mars 1906, p. 134, repris dans Castille et Andalousie […], Paris, Hachette, 1908. Archéologue en Perse, elle a effectué de longs séjours en Espagne.

40 José Antonio González Alcantud parle de « croyance agnostique commune à tous », d’un remplacement de « la religion par la spiritualité esthétique », dans son article « La experiencia agnóstica del paraíso :el turista contemporáneo en La Alhambra » (dans La Alhambra : lugar de la memoria y el diálogo, J. A. González Alcantud et A. Akmir (dir.), Grenade, Ed. Comares, 2008, p. 145 ; nous traduisons).

41 La dénomination de « Salle des Abencérages » (dans l’Alhambra) est basée sur Les Aventures du dernier Abencérage de Chateaubriand (1826, encore réédité en 1896).

42 Muhammad XII (1460-1533), surnommé « al-Zughabi » (l’infortuné) par les chroniqueurs arabes et, par déformation castillane « Boabdil », est la figure pathétique par excellence, attirant la compassion. « Là se retourna, les yeux pleins de larmes, et contemplant une dernière fois Grenade, le roi Boabdil partant pour l’exil. “Pleure comme une femme le royaume que tu n’as pas su défendre comme un homme !”, lui aurait dit alors sa mère » (cité par Charles de Franciosi, « Grenade », dans Trente jours par-delà les monts Pyrénées, Lille, imprimerie L. Danel, 1880, p. 173).

43 Albert Robida, Les Vieilles Villes d’Espagne : notes et souvenirs, Paris, Maurice Dreyfous, 1880, p. 159-160.

44 Voir José Manuel Rodríguez Domingo, « L’architecture andalouse dans l’imaginaire orientaliste », Iris, n35, 2014, p. 71-88 [En ligne] DOI : https://dx.doi.org/10.35562/iris.1750.

45 Louise Bourbonnaud, « L’Alcazar (Séville) », dans Seule à travers 145 000 lieues terrestres, marines et aériennes. Premier voyage. Espagne, Portugal […], Paris, Chez l’Auteur, 1887, p. 38-39.

46 Ernesta Stern, Impressions d’Espagne, op. cit., p. 45-46. Il se pourrait qu’il y ait ici confusion avec une autre culture musicale d’origine orientale, celle des Tziganes (les « gitanos »), autre Orient contemporain fortement présent en Espagne.

47 Marie-Jean Blanc Saint-Hilaire, L’Espagne monumentale et pittoresque, op. cit., p. 154.

48 S’appuyant sur l’étude des archives concernant la population, les historiens et orientalistes espagnols contemporains s’acheminent vers un consensus concernant les repeuplements de grande ampleur de la province par des colons venus du nord de l’Espagne, au fur et à mesure de l’avancée de la Reconquista et après 1492, accentués au moment de l’expulsion des musulmans officiellement convertis, les Morisques (1609-1614), ce qui hypothèque la thèse de l’origine « mauresque » d’une majorité des habitants de l’Andalousie moderne.

49 Ces restaurateurs vendaient des reproductions en stuc coloré aux riches visiteurs étrangers, orientalisées parfois bien au-delà de l’original.

50 Eugène Montfort, En flânant de Messine à Cadix […], Paris, Arthème Fayard, 1910, p. 149-150.

51 Les danseuses tziganes de Grenade étaient souvent appelées à se produire dans le cadre de l’Alhambra ainsi que plusieurs voyageurs le racontent.

52 Léon de Rosny, Taureaux et mantilles, op. cit., p. 227-228.

53 Le discours maurophile persiste jusque dans les guides édités en Espagne à la fin du siècle. Selon Alphonse Roswag, « [c]’est un bonheur réel que la Mosquée [de Cordoue] soit restée debout, pour attester la véracité des traditions car, sans elle, tout passerait peut-être pour une fable, ou un conte de fées. C’est bien là l’édifice le plus véritablement original que nous ait légué cette race moresque, à laquelle l’Espagne est redevable d’une civilisation qu’elle s’est efforcée d’étouffer avec un acharnement si regrettable » (Nouveau Guide du touriste en Espagne et en Portugal, Itinéraire artistique, Madrid, J. Laurent, 1879, p. 91 ; édité en français). Quelques années plus tard, Emilio Valverde y Álvarez écrit : « En cette époque heureuse, Cordoue était la lumière du monde, le temple des sciences, des arts, du commerce et de l’industrie, cédée par le monde à ses plus grands sages. Dans son enceinte s’élevaient les plus beaux monuments connus de l’ancien monde » (Nueva guía del viajero en España y Portugal : viaje geográfico, artístico y pintoresco por la península ibérica [...]. Guía práctico, Madrid, F. Cao y D. de Val, 1886, p. 387 ; nous traduisons).

54 Dès le milieu du xixe siècle, historiens et lettrés espagnols ont mis en valeur les origines prémusulmanes afin de reconstruire un récit national authentique. Voir José Antonio González Alcantud, « Al-Andalus y las ciudades meridionales. Intemporalidad y transformación de los mitos de fundación », dans Al-Andalus/España, Historiografías en contraste. Siglos xvii-xxi, Manuela Marín (dir.), Madrid, Casa de Velázquez, 2009, p. 21-50 [En ligne] URL : http://books.openedition.org/cvz/1371 [consulté le 04/07/2022].

55 Étienne Richet, Au pays de Goya, Paris, Écrits libres, 1910, p. 49-50.

56 Adrien Mithouard, Les Marches de l’Occident, Venise, Grenade, Paris, P.-V. Stock, 1910, p. 180. Il a cofondé la revue L’Occident en 1901 et publié un Traité de l’Occident en 1904.

57 Il n’est pas totalement surprenant qu’Edward Saïd ait tenu à écrire, certes tardivement, dans une préface inédite pour la traduction espagnole d’Orientalism, qu’al-Andalus fut un « modèle » de relation entre les communautés, reconduisant la représentation mythique d’une coexistence pacifique, ce qui est aujourd’hui discuté par nombre d’historiens y compris des arabisants. Il soutenait même que « [c]’est dans ce modèle, dans lequel les cultures “partagent”, que nous devons nous concentrer, et c’est pourquoi, tant pour les musulmans que pour les Espagnols, l’Andalousie est un grand symbole » (« Prólogo a la nueva edicíon española » [New York, 3 avril 2002], Orientalismo, Madrid, Debolsillo, 2002, p. 10 ; nous traduisons). Certainement informé des nouvelles recherches, il a néanmoins maintenu cette vision irénique, conforté en cela par des échanges avec l’écrivain espagnol José Goytisolo qui développa la critique acerbe d’une Espagne catholique contemporaine s’étant détournée de tout héritage partageable.

58 Henri Guerlin, « Grenade », art. cit., p. 373-374.

59 Ibid., p. 369.

60 Ali Bin Salem Al-Wardani est l’inventeur de l’expression « paradis perdu » (Ar-rihla Al andalucia [Le Voyage en Andalousie], Tunis, al-Ḥāḍira, 1888-1890 ; éd. Abdeljabbar Al-Charif, Tunis, édition Dar Tunusia, 1984.

61 Ahmad Zakî, Le Départ pour le Congrès. Lettres d’Europe (1892-1893), op. cit., p. 246. Zakî est le représentant de l’Égypte au 9e congrès des orientalistes (Londres, septembre 1892). Voir Nieves Alonso Paradela, « Un viajero cordial : Ahmad Zaki in España », dans El otro laberinto español. Viajeros árabes a España entre el siglo xvii y 1936, [1993], Madrid, Siglo XXI de España Editores, 2005, p. 112-125.

62 Ahmad Zakî, Le Départ pour le Congrès. Lettres d’Europe (1892-1893), op. cit., p. 275.

63 Ibid., p. 268. Les ancêtres paternels de l’auteur, installés au Proche-Orient, étaient marocains.

64 « L’âme musulmane (à Grenade) », Revue de Paris, 15 août 1913, p. 750-751. Voir Peter Wien, « From the glory of Conquest to Paradise lost : al-Andalus in Arab historical consciousness », dans Arab Nationalism : The Politics of History and Culture in the Modern Middle East, Londres/New York, Routledge, 2017, p. 48-79.

65 Edward Saïd parle de « [l]’orientalisme de l’imaginaire » (L’Orientalisme, op. cit., p. 15).

66 Dans la préface qu’il a écrite un an avant sa disparition pour l’édition espagnole d’Orientalism, il parle d’une « exception notable dans le cadre du modèle général européen dont les lignes générales sont décrites dans L’Orientalisme », d’une relation « extrêmement complexe et dense entre l’Espagne et l’islam, qui ne pouvait certainement pas être qualifiée simplement de relation impériale » (Edward Saïd, « Prólogo a la nueva edicíon española », Orientalismo, Barcelone, Debolsillo, p. 9 ; nous traduisons). L’autocritique se poursuit ainsi : « Bien que ce que je signale ici condamne un peu mon livre pour avoir ignoré un épisode vraiment significatif de l’histoire peu édifiante des relations entre l’Orient et l’Occident, je voudrais néanmoins souligner que, de toute façon, le lecteur espagnol trouvera dans ces pages un contraste implicite entre ce que j’ai passé tant de temps à rechercher, d’une part, et l’expérience espagnole très différente, d’autre part » (p. 10).

Citer cet article

Référence électronique

Daniel LANÇON, « Le voyage dans l’Andalousie hispano-musulmane : miroirs romantiques et orientalistes à l’épreuve (1880-1914) », Viatica [En ligne], 10 | 2023, mis en ligne le 02 mars 2023, consulté le 20 mars 2023. URL : http://revues-msh.uca.fr/viatica/index.php?id=2553

Auteur

Daniel LANÇON

Université Grenoble Alpes

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