Conclusion : Pour de vastes comparaisons

Texte

« Il faut imaginer ici Einstein debout lisant, adossé à son imposante bibliothèque, les œuvres de Buffon et y trouvant la confirmation de l’intuition qui l’animait : le scientifique et l’artiste, loin de s’opposer, œuvraient de concert, puis ôtant ses lunettes, se gratter la tête, en songeant que le temps de Goethe avait précisément fait de la Lumière “la métaphore absolue” de la Vérité. Un temps où ni les poètes, ni les philosophes, ni les savants ne s’étaient étonnés qu’un seul homme pût s’intéresser avec la même ardeur à la métamorphose des plantes, aux jeux des couleurs, aux os de la mâchoire, à la disposition des organes, aux vieilles légendes, à la poésie épique, à la sculpture antique1… »

Entre les discours et les disciplines, entre les sciences et les arts, s’invente un espace commun : celui de la transdisciplinarité. C’est cette tension féconde qui nous invite à traverser sans quitter, à saisir sans s’emparer, enfin et surtout : à relier. Le savant et le poète, chacun dans sa propre langue, rendent compte de la complexité du monde sans qu’il soit question de le contenir dans un carcan méthodologique. La démarche scientifique, comme le geste poétique, émergent alors ensemble dans un mouvement comparatiste qui refuse de figer les rapports et préfère aux raisonnements les résonnances. C’est dans cette perspective, toujours double, que nous souhaitons situer la comparaison, comme une approche sensible qui cherche l’ajustement pour faire émerger les connaissances2.

En 1987, Isabelle Stengers, convaincue que les sciences pouvaient constituer des vecteurs d’innovation culturelle, intellectuelle et artistique, devait coordonner un volume collectif passionnant. D’une science à l’autre – Des concepts nomades3 se présente, en effet, dans le sillage des explorations deleuziennes menées « d’un plateau à l’autre », comme un hymne raisonné aux flux, aux influences et aux passages. Comme un « hymne », parce que l’autrice, cosignataire avec Ilya Prigogine de cette Nouvelle alliance4 qui, déjà, en 1980, militait en faveur d’une culture vivante, aspire, avec une force communicative, à combler le fossé qui sépare les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales ; et raisonné, dans la mesure où cette foi est en l’occurrence servie par des scientifiques, considérés comme des spécialistes de leur discipline, mais sollicités justement « en raison » de leur esprit transdisciplinaire.

Loin de pratiquer ce qu’il est convenu d’appeler une « épistémologie normative », ce qui supposerait que chaque contributeur se soit appliqué à formuler un critère de démarcation, soit à tracer une nette frontière entre ce qui a droit au titre de « concept scientifique » et ce qui relève de la « métaphore », « extrapolation indue » ou « notion idéologique », les auteurs de ces articles ont au contraire suivi Isabelle Stengers sur une voie incertaine, un terrain instable, une zone mouvante, ne respectant en aucun cas le concept de neutralité jugé « toujours assez artificiel » par cette militante en faveur des « connexions inattendues entre domaines apparemment disjoints ».

Pour autant, les études qu’elle rassemble dans ce volume n’ont rien de disparate. Elles sont toutes consacrées à la « propagation des concepts ». La notion de propagation, comme elle le souligne, recouvre simultanément les sens, positif, de diffusion de l’information et, négatif, de contamination dans un contexte épidémiologique. Elle renvoie clairement ici aux rapports susceptibles de s’établir entre des objets distincts : entre la sélection naturelle et la concurrence sociale, par exemple, entre la société et l’organisme ou encore entre le comportement d’une bactérie et celui d’un homme.

L’ensemble des contributions réunies dans le présent volume témoigne de cette vitalité. Loin de se réduire à un simple exercice de confrontation, l’acte comparatiste apparait comme une manière d’habiter la connaissance, d’en éprouver les limites, mais aussi d’en raviver la puissance créatrice. La comparaison relève ici moins d’une discipline constituée que d’une attitude scientifique qui assume son instabilité et en fait la condition de circulation des savoirs entre ressemblance et dissemblance comme le remarque l’économiste Véronique Meuriot :

La dissemblance n’est que le pendant de la ressemblance. Ainsi, comparer des objets signifie rechercher les zones de contact entre eux en termes de similarité́/disparité́. Similarité́ et disparité́ sont en miroir dans un même processus analytique. La question même de la comparaison sous-entend l’hypothèse d’un dualisme. Dès lors, le comparatisme s’inscrit dans l’inter (disciplinaire, territorial, temporel, etc.)5.

Ce dualisme, entendons-le comme une spécularité : le miroir ne forme que de faux duos par extension de faux duels. La comparaison ne forme ainsi ni la ressemblance ni la dissemblance, bien qu’elle se nourrisse de ces deux aspects, elle suppose que son produit est suffisant, qu’il révèle sans confondre, invite à une synthèse qui ne généralise pas. C’est bien cette idée d’inter qui nous occupe ici, mais plus encore celle du – trans : transdisciplinaire, à travers, au-delà. Comparer serait alors tenir la méthode à la frontière en refusant d’opérer le choix qui sépare ; être le pont fertile et sensible qui relie les savoirs pour ne plus être un objet de passage, mais incarner un état stable de la Science.

La comparaison nous conduit ainsi à surplomber les frontières disciplinaires, à traverser, d’une certaine manière, ces limites dans un phénomène qui relève de la percolation. Elle ne cherche ni la synthèse ni la clôture, mais la circulation des formes et des sens. Dans un moment où les savoirs se segmentent et se spécialisent, elle réaffirme la puissance du double geste de la science et de l’art : celui de « tenir ensemble ».

1 Khan Sophie, « La loi secrète du Chœur », Sir Rebecca Clarke ou La Double Hélice, Sainte-Colombe-sur-Gand, La Rumeur libre, 2025, p. 124.

2 Voir à ce sujet Deshoulières Valérie, La Gouge et le Scalpel – Oscillations pendulaires entre l’Art et la Science, Paris, Hermann, 2017.

3 Stengers Isabelle, D’une science à l’autre – Des concepts nomades, Paris, Seuil, 1987.

4 Prigogine Ilya et Stengers Isabelle, La Nouvelle Alliance. Métamorphose de la science, Paris, Gallimard, 1980.

5 Meuriot Véronique, « Propos introductifs : Comparatisme et Interdisciplinarité », Atelier de méthodologie, 2016 [En ligne] URL : https://agritrop.

Notes

1 Khan Sophie, « La loi secrète du Chœur », Sir Rebecca Clarke ou La Double Hélice, Sainte-Colombe-sur-Gand, La Rumeur libre, 2025, p. 124.

2 Voir à ce sujet Deshoulières Valérie, La Gouge et le Scalpel – Oscillations pendulaires entre l’Art et la Science, Paris, Hermann, 2017.

3 Stengers Isabelle, D’une science à l’autre – Des concepts nomades, Paris, Seuil, 1987.

4 Prigogine Ilya et Stengers Isabelle, La Nouvelle Alliance. Métamorphose de la science, Paris, Gallimard, 1980.

5 Meuriot Véronique, « Propos introductifs : Comparatisme et Interdisciplinarité », Atelier de méthodologie, 2016 [En ligne] URL : https://agritrop.cirad.fr/582840/1/ID582840.pdf.

Citer cet article

Référence électronique

Valérie Deshoulières et Paolo Dias Fernandes, « Conclusion : Pour de vastes comparaisons », Pensées vives [En ligne], 5 | 2026, mis en ligne le 23 janvier 2026, consulté le 18 février 2026. URL : http://revues-msh.uca.fr/pensees-vives/index.php?id=508

Auteurs

Valérie Deshoulières

CELIS, Université Clermont Auvergne

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