Cinq choses que vous ignoriez (peut-être) sur le rapport des Limites à la croissance

Five things you (maybe) didn't know about the Limits to Growth report

DOI : 10.52497/revue-opcd.170

Abstracts

Résumé : À l’occasion du cinquantième anniversaire de la parution du rapport des Limites à la croissance, celui-ci a fait l’objet d’une importante médiatisation. Afin d’éclairer les discussions à venir, cet article revient sur des caractéristiques méconnues ou oubliées de ce rapport telles que son origine (les commanditaires et les auteurs), sa vocation, la méthode employée pour construire le modèle mathématique et les réactions qui ont suivi sa publication. Il évoque aussi la traduction française du titre original du rapport.

Abstract: The Limits to Growth report has been the subject of considerable media attention, on the occasion of the fiftieth anniversary of its publication. In order to inform future discussions, this article looks back at some of the lesser-known or forgotten features of this report, such as its origin (the sponsors and authors), its purpose, the methodology used to build the mathematical model and the reactions that followed its publication. It also mentions the French translation of the report's original title.

Index

Mots-clés

limites à la croissance, Club de Rome, rapport Meadows, modèle mathématique, scénario

Keywords

limits to growth, Club of Rome, Meadows report, mathematical model, scenario

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50 ans du rapport Meadows au Club de Rome

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© Félix Zirgel, 2023

Souvent commenté, très peu lu, vendu à des millions d’exemplaires et cependant pratiquement introuvable dans son édition originale, le rapport des Limites à la croissance occupe une place privilégiée dans l’histoire de la pensée des limites, et plus largement dans l’histoire de la prise de conscience écologiste1. À l’occasion du cinquantième anniversaire de sa parution, il a fait l’objet de discussions académiques et de publications dans les médias. Il s’agit ici de revenir sur quelques caractéristiques méconnues ou oubliées de ce rapport, afin de permettre d’éclairer les discussions futures.

1) Le rapport des Limites est issu du projet d’Aurelio Peccei, l’industriel italien qui a fondé le Club de Rome

Peccei a consacré sa vie au développement industriel et technologique des trois parties du monde ‑le monde capitaliste, le monde communiste et le « Tiers monde » ‑ notamment en tant que cadre de grandes entreprises telles que Fiat, Alitalia et Olivetti. En 1968, âgé de soixante ans, il fonde une organisation consacrée aux « grands problèmes du monde », le Club de Rome. À cette époque, l’enthousiaste manifesté jusque-là pour ce développement laisse la place à une interrogation sur ses effets sociaux et écologiques, et à une inquiétude concernant le risque d’éclatement d’un monde où ce développement procède à des rythmes extrêmement différents, selon les régions. Peccei semble également très marqué par les préoccupations de l’époque : « explosion démographique » (l’ouvrage de Paul et Anne Ehrlich, La Bombe P est publié en 1968), mais aussi épuisement des ressources, pollutions, et prolifération nucléaire. Le Club de Rome se structure autour de la notion de Problématique (un entrelacs de problèmes complexes et inédits, qui se manifestent à l’échelle globale), avec comme visée première de permettre une meilleure compréhension de ce phénomène global.

2) Le rapport des Limites et le modèle mathématique World 3 ont été élaborés en très peu de temps, par une très jeune équipe de chercheurs

Au moment de la fondation du Club de Rome, l’ambition de Peccei n’est pas seulement d’étudier les grands problèmes du monde, mais bien de susciter une réaction d’envergure qui permette d’endiguer ce qu’il conçoit alors comme un emballement du « système planétaire ». Pour cela, rien de tel selon lui qu’un modèle mathématique du monde, qui permette de comprendre objectivement le comportement de ce système, et de démontrer au monde entier les risques encourus à laisser ainsi les choses évoluer. Dans cette perspective, à la fin des années 1960, Peccei multiplie les rencontres et les échanges, ébauchant plusieurs pistes qui ne débouchent finalement sur aucune réalisation concrète. En 1970, il rencontre Jay Forrester, ingénieur de formation et fondateur de la Dynamique des Systèmes, une méthodologie de modélisation destinée initialement à gérer les stocks et les flux dans les entreprises. Forrester est chercheur à la Sloan School of Management, au sein du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT). Sur la demande de Peccei, il traduit la Problématique en un modèle mathématique du monde, structuré autour de cinq grandes variables globales : population, ressources, production industrielle, production agricole, pollution. Des équations décrivent comment ces variables interagissent les unes avec les autres. Cette première version du modèle World est ensuite affinée par une équipe de quatre très jeunes chercheurs (25 ans de moyenne d’âge) qui travaillent d’arrache-pied pendant environ une grosse année avant de publier le rapport The Limits to Growth en mars 1972. La biophysicienne Donella Meadows est l’autrice du rapport lui-même, remarquable de concision et de pédagogie. Son mari Dennis Meadows, en qualité de directeur de l'équipe qui a conçu le modèle mathématique mondial, présente officiellement le rapport à l’occasion d’une cérémonie officielle qui se tient au Smithsonian Institute de Washington. Le retentissement médiatique et politique est immense.

3) Le rapport avait une vocation heuristique, plutôt que prédictive

Le rapport des Limites est structuré autour de plusieurs « scénarios » : tout d’abord le scénario « business as usual », dans lequel les tendances historiques se poursuivent sans que rien soit fait pour les infléchir ; puis la famille des scénarios technologiques, dans lesquels sont intégrées diverses hypothèses « optimistes » concernant notamment la possibilité de recycler les ressources et de contrôler la pollution ; puis la famille des scénarios dans lesquels on décide délibérément de stabiliser la population et la production industrielle à l’échelle mondiale. Le « comportement » du modèle dans chaque scénario est représenté par un ensemble de courbes, qui donnent à voir l’évolution des variables principales en fonction du temps. Si ces représentations graphiques suggèrent une dimension prédictive, les auteurs du rapport mettent en garde ‑aujourd’hui encore ‑ contre une interprétation trop littérale de ces simulations, qui conduit à affirmer par exemple que le rapport aurait « prédit » un effondrement du système planétaire aux alentours de telle ou telle date. Selon eux, le rapport avait plutôt pour but de dégager les conséquences de différentes hypothèses sur le comportement du modèle, et de saisir les dynamiques qui sous-tendent ce comportement. Par exemple, dans l’un des scénarios « technologiques », où l’on fait l’hypothèse de ressources naturelles illimitées (pour éviter l’effondrement qui survient dans le scénario business as usual), on se rend compte que la production industrielle connaît une expansion encore plus importante qu’initialement, ce qui conduit le système à s’effondrer sous l’effet de la pollution.

4) Le Club de Rome n’était pas franchement à l’aise avec les conclusions du rapport

On cite souvent le rapport des Limites comme rapport du Club de Rome. Il s’agissait en réalité d’un rapport aClub de Rome, commandité par l’organisation à une équipe de recherche, comme tous les rapports subséquents. Lorsqu’on étudie l’histoire du rapport des Limites, il est intéressant d’observer qu’un projet issu d’un groupe d’industriels et d’acteurs institutionnels de haut rang a débouché sur la publication d’un rapport appelant à faire cesser la croissance industrielle. Lorsqu’en 1971, les premières conclusions du rapport ont été présentées aux membres du Club, les réactions n’ont pas été particulièrement favorables. Par la suite, le Club de Rome a publié plusieurs rapports qui faisaient valoir que la croissance en elle-même n’était pas condamnable, mais seulement une croissance indifférenciée. En attendant, la publication du rapport des Limites a semé beaucoup de trouble, du fait de son caractère profondément contradictoire : issu d’une élite industrielle et scientifique, fondé sur des simulations qui incarnaient alors la pointe du savoir-faire technologique, et critiquant pourtant très profondément la croissance industrielle et technologique. C’est sans doute ce caractère paradoxal qui a expliqué l’avalanche de critiques, qui ont émané de la gauche, de la droite, du monde dit développé et des pays en développement, et même des écologistes.

5) Le titre de la traduction française du rapport initial comportait un point d’interrogation

En France, le rapport des Limites a initialement été publié sous une forme augmentée, qui comportait un historique du projet et une présentation de ses principaux contributeurs (membres du Club de Rome et auteurs du rapport), sous le titre Halte à la croissance ? Parfois oublié à l’écrit, le point d’interrogation est évidemment inaudible lorsque le titre est mentionné oralement. La première mise à jour du rapport, Beyond the Limits, publiée en 1992 aux États-Unis, n’a jamais été publiée en France. Quant à la seconde mise à jour, The Limits to Growth : The 30 -Year Update, publiée en 2004 aux États-Unis, elle a été traduite en français sous le titre Les Limites à la croissance (dans un monde fini) et publiée à deux reprises, une première fois en 2013 aux éditions Écosociété et une seconde fois en 2016 aux éditions Rue de l’échiquier (avant une édition spéciale cinquantième anniversaire en 2022).

Pointer les erreurs d’appréciation et le biais rétrospectif de certaines critiques récentes du rapport des Limites constitue un préalable à une discussion historiquement informée à son sujet. Il demeure qu’analyser de manière critique le message du rapport et tenter de saisir les répercussions de sa publication peut éclairer utilement la réflexion sur l’échec historique de l’écologie politique et nourrir la refondation d’une pensée écologiste véritablement transformatrice. Un article ultérieur sera consacré à ce projet.

1  Élodie Vieille Blanchard est agrégée de mathématiques et autrice d'une thèse de doctorat d'Histoire des sciences, portant sur l'histoire du débat

Notes

1  Élodie Vieille Blanchard est agrégée de mathématiques et autrice d'une thèse de doctorat d'Histoire des sciences, portant sur l'histoire du débat autour des limites à la croissance. Cette thèse intitulée les limites à la croissance dans un monde global - modélisations, prospectives, réfutations a été soutenue en 2011 à l'EHESS.

Illustrations

50 ans du rapport Meadows au Club de Rome

50 ans du rapport Meadows au Club de Rome

© Félix Zirgel, 2023

References

Electronic reference

Élodie VIEILLE-BLANCHARD, « Cinq choses que vous ignoriez (peut-être) sur le rapport des Limites à la croissance », Mondes en décroissance [Online], 1 | 2023, Online since 20 April 2023, connection on 20 February 2024. URL : http://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=170

Author

Élodie VIEILLE-BLANCHARD

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Attribution 4.0 International (CC BY 4.0)