Zinaïda Guippius. Poésie et philosophie du genre, sous la direction d’Olga Blinova. Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, coll. « Études orientales, slaves et néo-helléniques », 2016, 256 p.

Patricia GODI-TKATCHOUK

1Rares sont les ouvrages consacrés en France aux poètes femmes, plus rares encore ceux qui abordent de manière approfondie les œuvres de celles qui appartiennent aux littératures étrangères. C’est pourtant ce que fait l’ouvrage collectif Zinaïda Guippius. Poésie et philosophie du genre, sous la direction scientifique d’Olga Blinova, docteur en études slaves de l’Université de Strasbourg, spécialiste de la poésie russe et de l’œuvre poétique de la protagoniste du recueil. En 2012, avec Rodolphe Baudin et Évelyne Enderlein, Olga Blinova a organisé à l’Université de Strasbourg le colloque international du même nom, qui a donné lieu à dix contributions. Présentées par un collectif de chercheurs de divers pays et spécialités, elles forment la part substantielle du corps de l’ouvrage découpé en cinq chapitres soulevant, sous différents angles, la question du genre dans la vie extrêmement animée et l’œuvre très variée d’une femme à la fois poète, penseur, prosateur, critique et dramaturge. Autant dire que cette somme est doublement pionnière, puisqu’elle constitue la première monographie collective publiée en français, issue du premier colloque international réuni en France autour de la personnalité emblématique du symbolisme russe et de l’émigration russe de la première vague qu’est Zinaïda Guippius (Béliov, Russie, 1869 – Paris, 1945).

2L’introduction d’Olga Blinova replace la figure de Guippius, encore trop méconnue en France, dans le contexte de son temps et de son mouvement littéraire qui, tout en portant une attention particulière aux questions du genre, se distingue en Russie par une interpénétration profonde de la philosophie et de l’art, et par une prédominance indéniable de la veine lyrique. Quatre thèmes principaux en lien avec le genre sont dégagés des études du collectif : tout d’abord, le thème de l’adhésion apparente de l’œuvre de Guippius au principe de hiérarchisation des catégories du masculin et du féminin ; puis, les perspectives qu’ouvre selon elle la bisexualité intrinsèque de l’être humain en matière d’égalité des individus ; le thème suivant concerne son projet de nouvelle Église, unique et universelle, ainsi que son corrélatif, l’essai de formation d’une nouvelle communauté chrétienne dont l’un des objectifs était de transformer l’énergie sexuelle en une énergie de création artistique et d’expérience mystique, dans le but d’anticiper la transfiguration de la chair ; enfin, le quatrième thème relève de la position équivoque de Guippius vis-à-vis de l’androcentrisme de la culture russe dominante, avec son rejet manifeste du mouvement des femmes et ses critiques sous-jacentes de la hiérarchie des genres qui marqueront le féminisme moderne.

3La modernité et l’actualité même de l’héritage philosophico-littéraire de Guippius sont précisément ce que mettent en évidence les articles du premier chapitre, intitulé « Le concept de genre dans la pensée, la vie et l’œuvre de Zinaïda Guippius ». L’étude de Kirsti Ekonen (Université d’Helsinki), tout en proposant un éclairage sur les rapports problématiques de l’écrivaine au mouvement féministe russe, la présente en « théoricienne du genre » grâce à la reconstruction de sa philosophie faite sur la base de ses textes poétiques, dramatiques et critiques, dévoilant sa vision constructiviste du genre. Le matériau d’étude d’Olga Matich (Université de Berkeley) est l’œuvre de vie (jiznetvortchestvo) de Guippius qui, comme tous les symbolistes russes, attribuait à la réalité les propriétés d’un texte littéraire et façonnait sa vie telle une œuvre d’art. Son objet d’étude est la performativité du genre dans l’œuvre de vie de l’écrivaine examinée selon la théorie de Judith Butler dont le fondement est la citation, c’est-à-dire la construction du genre à l’aide d’actions performatives féminines et/ou masculines répétées. Se penchant sur la performativité du genre en tant que pratique discursive, Olga Matich en découvre chez Guippius une réserve pratiquement inépuisable, aussi bien normative que subversive.

4Les sources essentielles de la théorie du genre de l’écrivaine, à rechercher dans la conception de l’amour chez Platon, dans le traité sur Le sens de l’amour de Vladimir Soloviov et dans l’ouvrage Sexe et caractère du philosophe autrichien Otto Weininger, mises en avant dans le premier chapitre, sont encore très présentes dans les articles « L’idéal de l’amour chez Zinaïda Guippius » de Christa Ebert (Université européenne de Francfort sur l’Oder) et « La conception de l’amour chez Zinaïda Guippius et ses sources d’inspiration » de Rosina Neginsky (Université de l’Illinois) du deuxième chapitre, qui explorent l’intérêt que porte Guippuis à l’idée de l’androgyne comme voie vers l’éternité et proposent une approche pointue de sa réflexion « sur l’amour », telle que celle-ci apparaît dans ses nouvelles, ses textes poétiques, sa vie.

5Plus directement dédié à l’analyse de l’œuvre, le troisième chapitre intitulé « L’écriture poético-philosophique du genre », aborde l’étude des procédés littéraires mis en œuvre par Guippius lui permettant de transcrire ses aspirations en matière de genre et de transfiguration de l’être humain (Olga Blinova, Université Paris 8, et Irina Arzamastséva, Université pédagogique de Moscou), pressentie dans la transfiguration des mots qui s’opère lors de la création poétique assimilée à une épiphanie de la gloire divine (Florence Corrado-Kazanski, Université Bordeaux Montaigne). Par ailleurs, l’article d’Irina Arzamastséva « Les trois âmes d’une lycéenne de province : pièce de Z.N. Guippius L’anneau vert » donne maints détails sur le contexte littéraire dans lequel cette pièce a vu le jour, notamment sur la participation dans ses mises en scène pétersbourgeoise et moscovite de toute une pléiade d’actrices russes célèbres ou rendues célèbres grâce à la pièce de Guippius.

6C’est justement la posture de Zinaïda Guippius face à ses contemporains qui est au centre du quatrième chapitre, qui se penche sur les façons dont Guippius, manipulatrice habile et infatigable, tente de surmonter le canon androcentrique existant en participant à la création de son « portrait genré », destiné via les contemporains à la postérité. Les exemples représentatifs en sont l’intrusion de documents auto-méta-discursifs de Guippius dans les journaux intimes de Sergueï Kabloukov (Margarita Pavlova, Institut de la littérature russe de Saint-Pétersbourg), et les nombreux mythes liés à son nom (Nikolaï Bogomolov, Université Lomonossov de Moscou). L’exploitation polémique de ce portrait dans Le don de Vladimir Nabokov est étudiée par Olga Skonechnaya (Institut des littératures du monde de Moscou).

7Le cinquième et dernier chapitre contribue, à son tour, à la qualité et à l’utilité de l’ouvrage, donnant la parole, à travers deux publications d’archives, à Zinaïda Guippius elle-même (Blinova). La première comporte deux nouvelles françaises – Les trois dames de cœur et Erreur – de nature autobiographique. La seconde contient un échange poétique avec Polikséna Soloviova, composé de trois poèmes inédits de coloration homosexuelle. Chaque publication est accompagnée par une post-face analytique bien documentée (Pavlova, Blinova).

8On ne peut que se réjouir de l’érudition littéraire et philosophique qui ressort du collectif et du parti pris d’aborder une œuvre littéraire et la vie de son auteur du point de vue du concept de genre, lequel connaît un réel essor au sein des recherches en sciences humaines et en littérature. Si le recueil ne relève pas dans sa globalité des gender studies, ni de la critique littéraire féministe, il présente un matériau riche et intéressant pour ce type d’études à venir, sur le sol français en tout cas, qui seront étayées, par exemple, sur des publications théoriques récentes, telles que celles d’Elsa Dorlin, de Laurie Laufer et Florence Rochefort, ou encore d’Anne Emmanuelle Berger. Un bémol est à relever : il est regrettable que le rapprochement avec Virginia Woolf et la féministe autrichienne Rosa Mayreder, dont Zinaïda Guippius fut contemporaine, soit seulement esquissé dans l’ouvrage, et que, hormis Polikséna Soloviova, poétesse de second plan, les grandes figures féminines de la poésie russe que sont Anna Akhmatova et Marina Tsvétaïeva soient absentes. Et cependant, l’ouvrage collectif Zinaïda Guippius. Poésie et philosophie du genre ne remettent pas seulement à l’honneur une œuvre incontournable trop négligée. S’il participe de manière efficace et convaincante au vaste mouvement de redécouverte des femmes créatrices dans le domaine des lettres et des arts qui caractérise ces cinq dernières décennies, il représente une contribution marquante au sein de la critique littéraire contemporaine abordant les poètes femmes à travers le prisme du genre. Il est à souligner, en outre, que le recueil est doté d’un appareil critique solide comportant les notes infrapaginales, ainsi que les index des noms propres et des œuvres de l’écrivaine citées, et il est agrémenté de photographies et d’images en noir et blanc représentant Zinaïda Guippius et ses contemporains. Enfin, il faut saluer les traductions soignées des articles initialement rédigés en langue russe proposées par Olga Blinova et Irina Karpinskaya qui rendent ce collectif accessible au lectorat français et ne manquent pas de contribuer à la qualité de l’entreprise.


Pour citer ce document

Patricia GODI-TKATCHOUK, «Zinaïda Guippius. Poésie et philosophie du genre, sous la direction d’Olga Blinova. Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, coll. « Études orientales, slaves et néo-helléniques », 2016, 256 p.», Sociopoétiques [En ligne], n°4, mis à jour le : 28/11/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=1058.

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Quelques mots à propos de :  Patricia GODI-TKATCHOUK

CELIS, Université Clermont Auvergne