Zygmunt Bauman, Ezio Mauro, Babel, Paris, CNRS Éditions, 2017, 192 p.

Nicolas VIOLLE

1Babel (CNRS Éditions, 2017) est un essai à deux voix qui décrit, autour de trois parties, les nouveaux espaces, les territoires sociaux inédits, l’insolite condition de l’homme post postmoderne, sa désorientation consécutive aux effets conjugués de la crise, de l’avènement d’un ordre mondial régénéré, d’une mutation des habitudes et des relations due à l’usage des nouvelles technologies connectées en réseaux, toutes choses qui percent progressivement dans les littératures de notre temps. Le contraste est fort entre une globalisation économique triomphante et une culture cosmopolite qui s’essouffle.

2C’est un dialogue à bâtons rompus autour des mirages de la postmodernité et des territoires qu’elle jalonne entre Ezio Mauro, le directeur du quotidien italien La Repubblica, et le sociologue Zygmunt Bauman, observateur critique des sociétés contemporaines, de leurs évolutions, interprète des transformations de notre époque, théoricien de la modernité liquide et fuyante. Cet échange parcourt plusieurs thèmes universels et affronte maintes questions. En guise de réponses surgissent autant d’interrogations, qui trahissent leur préoccupation de voir le monde glisser vers un territoire inconnu. Domine l’émergence de nouveaux espaces internes à nos sociétés et ce qu’ils redéfinissent en termes politiques, sociaux et culturels.

3Les regards d’Ezio Mauro et de Zygmunt Bauman divergent constructivement. Mais tous deux s’accordent sur le fait que c’est la rationalité qui fait le plus défaut. Ils passent en revue les inégalités matérielles, l’exclusion sociale, la critique de la politique révélée par la révolution technologique qui entraîne celle de l’information. Mauro est porteur des idéaux de l’azionismo piémontais (et turinois). Il a comme préoccupation principale la cohésion de la société et l’organisation de l’information pour qu’elle favorise la connaissance. Bauman se fait l’interprète d’un marxisme affranchi, orienté par la lecture de Gramsci. Il voit dans l’extrême mobilité du monde contemporain une possibilité d’interroger l’autre pour se changer soi-même et le monde dans une sorte d’herméneutique pluralisante. La notion d’espace domine les trois parties de l’ouvrage.

4La première partie, Dans un espace dématérialisé, interroge l’évolution de l’Etat, particulièrement de l’Etat nation, qui représentait autrefois pour chacun une garantie en échange de la cession d’une part de liberté et qui, aujourd’hui, n’offre plus ni certitudes d’avenir ni protection, dans la mesure où les décisions les plus importantes ne leur appartiennent plus. La territorialité comme lien de référence à l’organisation de droits et de compétences disparaît, mettant un terme à la modernité. Dès lors, le citoyen se sent perdu, égaré, privé de tout futur. Cette remise en cause du pacte démocratique se perçoit dans les formes les plus récentes de la vie politique qui privilégie l’opposition des personnalités au détriment des idées. Une autre conséquence est de voir s’imposer partout la flexibilité et la compétition là où primaient longévité et certitudes. Alors, le travail, lieu de l’appartenance sociale, est lui aussi devenu une marchandise, reléguant toute possibilité de quête identitaire.

5Dans un espace social en mutation ils affrontent l’idée d’une possible acceptation de certaines inégalités. Les Etats qui autrefois donnaient à tous les citoyens des opportunités (scolarisation, politiques sociales, croissance), c’est-à-dire une promesse de progrès qui devait profiter à chacun, acceptent aujourd’hui que l’exclusion devienne la règle et représente la principale inégalité. Et, dans une société où le citoyen est devenu un consommateur, la primauté de l’économie trouble l’opposition politique et provoque soit l’apathie, où la politique n’est plus perçue comme capable de modifier le cours des choses, soit un « néopopulisme », où le citoyen est réduit au rôle de spectateur d’une politique devenue événementielle, qui donc n’existe que dans l’instant. Aussi, pour fuir leur insignifiance sociale les jeunes se réfugient dans l’absolu présent.

6Ils deviennent des solitaires interconnectés, partie finale, qui peut apparaître comme le cœur de ce volume, où sont affrontées les mutations communicationnelles. La technologie s’impose comme la nouvelle culture, voire même la nouvelle politique et irradie sur l’ensemble du spectre social et culturel. Le danger inhérent est de confondre savoir et connaissance dans la mesure où être constamment exposé à l’information ne donne aucune garantie de sa compréhension. Ezio Mauro et Zygmunt Bauman examinent minutieusement les effets de la révolution informative qui touche chaque citoyen. Il leur apparaît que le travail d’une rédaction, par ce qu’il comporte d’organisation et de contextualisation, est le meilleur garant de compréhension et de connaissance véritables.

7Au fil de ces trois parties se dessine une nouvelle Babel, où l’incompréhension ne tient pas tant dans la multiplication des langues, que dans l’appauvrissement et la simplification à l’extrême des langages et des formes de communication dominantes (Bauman montre la part toujours croissante prise par les messages phatiques), de la façon dont ils sont véhiculés grâce à la technologie, conjugués à une surabondance d’informations non organisée dont la profusion même en annule le sens. Le village global tel qu’il se redéfinit risque de devenir une société d’un nouveau désordre babélien, un ensemble de mégalopoles cacophoniques.

8Le citoyen global y vit dans une solitude d’autant plus croissante qu’il évolue dans un espace dématérialisé où il ne parvient plus à se sentir maître de son propre destin. Les connexions qui pourtant le relient au monde comportent une part d’asocialité qui révèle un monde atomisé, ingouvernable et vulnérable. En citant Antonio Gramsci, Zygmunt Bauman relève que « le défi de la modernité est de vivre sans illusion et sans être désillusionné », et insiste sur le cadre défini ailleurs par sa « modernité liquide », un cadre incertain de structures qui se décomposent et se recomposent sur les cendres d’un vieux monde agonisant. Le chemin pour sortir de cet enfer babélien tient dans l’existence d’une véritable opinion publique, forgée par un accès à la connaissance plus qu’à l’information, où il faut lutter contre la déconstruction des contenus puisque « dans un monde sans contexte, mille informations ne font pas de la connaissance ».

9Cette société en mutation sera toujours plus celle de l’extra-communautarisme où l’étranger, autrefois distant, est devenu partie intégrante de nos sociétés, entraînant la perte de l’universalisme des valeurs occidentales pour faire place à une difficile compatibilité. Cette déterritorialisation bouleverse les frontières et remet en cause notre futur. Mais il y a dans notre capacité à écrire ensemble, nous et les autres, une histoire commune qui tient compte de ce que chacune comporte « de sacré et de non négociables » une source d’espérance pourvu qu’on y parvienne.


Pour citer ce document

Nicolas VIOLLE, «Zygmunt Bauman, Ezio Mauro, Babel, Paris, CNRS Éditions, 2017, 192 p.», Sociopoétiques [En ligne], n°3, mis à jour le : 09/12/2018, URL : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=213.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Nicolas VIOLLE

CELIS, Université Clermont Auvergne