Cornelia Dahmer, Conduct books für junge Damen des achtzehnten Jahrhunderts. Aufrichtigkeit und Frauenrolle, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2017, 542 p.

Alain MONTANDON

1L’auteure de cet imposant ouvrage sur les traités de savoir-vivre à destination des jeunes anglaises au XVIIIe siècle montre que les conseils prodigués dans ces livres de conduite font l’objet d’une contradiction, un véritable double-bind, en exigeant d’une part une pleine sincérité chez la femme dont les pensées et les sentiments doivent être absolument transparents et de l’autre que celle-ci doit se comporter avec discrétion, retenue, maîtrise de soi au point d’être invisible. Aussi cet idéal de sincérité idéalisé depuis le XVIIe siècle est-il contredit par les critiques qui voient dans ces préceptes un art de la dissimulation. Ce débat sur l’honnêteté de la politesse et de la courtoisie n’est pas nouveau et si l’auteur ne cite pas Torquato Accetto et l’art de La dissimulation honnête, du moins devrait-elle connaître les nombreux débats qui ont eu lieu en Italie et en France à ce sujet. Aussi pourrait-on souhaiter que les littératures italiennes et françaises relatives aux traités de savoir-vivre soient mentionnées dès le début afin de replacer l’analyse dans le contexte intellectuel et historique européen.

2Le débat sur la sincérité dépend des représentations données à ce terme. Il peut avoir une signification positive comme forme de liberté et d’affirmation de soi ou encore relever du privilège d’une haute position sociale ou enfin être le signe d’une supériorité morale et religieuse, tout comme il peut avoir un sens négatif en étant le témoignage d’une soumission infantile, d’une naïveté bien féminine ou d’un manque de liberté. Bref, les nuances ne manquent pas à cette sincérité qui est le fil directeur fondamental de l’analyse de ces livres de conduite.

3Un premier chapitre s’intéresse à la définition du livre de conduite, l’auteure remontant aux courtesy books et les différenciant des livres d’étiquette. Elle en montre la diversité et l’hétérogénéité générique (certains sont des lettres, d’autres des sermons, des fables, des aphorismes, des observations, des dialogues, des règles, et même la littérature romanesque ayant des tournures didactiques) tout en rappelant que la majorité d’entre eux s’adresse aux classes moyennes et bourgeoises. Ces ouvrages définissant rôle et statut de la jeune femme dans une société patriarcale sont fréquemment rédigés et exposés par un mentor masculin. Prônant une conduite idéale ou étant de simples recueils d’informations et de conseils dans un but pédagogique pour l’orientation de la jeune femme dans la vie, avec la perspective de la guider et de la former pour sa vie d’épouse et de mère future, ces ouvrages posent le problème de leur lectorat que Cornelia Dahmer analyse.

4Un second chapitre est consacré à définir la sincérité et la franchise et à relever les représentations stéréotypées des femmes quant à ces concepts. Obéissance et silence sont des règles également imposées. Cornelia Dahmer se réfère à des nombreuses critiques contemporaines tout au long de l’analyse précise des textes, parfois de manière excessive et le lecteur est un peu submergé quant aux références nombreuses, certes utiles mais qui appesantissent une démarche parfois un peu répétitive.

5Il est ensuite fait place à l’examen du vocabulaire de la sincérité dans ces ouvrages. Les termes de sincerity, honesty, plainness, candour, truthfulness, veracity, frankness, straightforwardness, outspokenness, naïveté, openness se définissent par opposition à leurs antonymes tels que hypocrisy, lying, disguise, deceit, imposition, design, falsehood, dissimuation, concealment, fraud, flattery, art, adulation, affectation, secrecy, masking, feigning, slander, calumny, betrayal, equivocation, etc. Les différents sens des termes de sincérité, honnêteté, franchise et ouverture font l’objet d’une investigation poussée dans le vocabulaire des traités, dont on s’aperçoit qu’ils ne sont jamais définis et qu’ils peuvent prendre différents sens. Si la sincérité est une notion plutôt morale, l’honnêteté répond plus aux interactions et à l’image de soi, de l’honneur et de la réputation. Paméla, l’héroïne de Richardson, écrit « I […] would rather lose my life than my honesty ». On voit combien le terme est vague, signifiant tout aussi bien le sens de la vertu. On ne sait trop justement si ces concepts sont des caractéristiques individuelles, des vertus innées ou apprises, chrétiennes ou mondaines. Il serait bon de rappeler qu’à l’origine du roman de Richardson il y avait un livre de conduite devenu fictionnel.

6Quant aux auteurs ou aux mentors (qui sont fréquemment identiques), leurs postures visent la crédibilité de leurs conseils en arguant d’une part de leur propre expérience en la matière, car il convient de justifier les conseils donnés. Exemplaire est le cas de Sarah Pennington dans An Unfortunate Mothers’s Advice to her Absent Daughters (1761) dont la biographie fait d’elle une experte dans l’éducation des jeunes filles. D’autres stratégies résident dans le commerce avec les jeunes dames et l’affirmation d’une expérience qui peut également se revendiquer de fréquentations assidues, une familiarité qui est aussi mise en place dans le dialogue direct avec la lectrice. Enfin le postulat de vérité repose comme partout sur cette sincérité dont Cornelia Dahmer fait le fil rouge et la pierre angulaire de sa démonstration, justifiée par la proposition qui ferait du XVIIIe siècle, le « siècle de la sincérité ».

7Le langage des manifestations corporelles fait l’objet de réflexions diverses, car les signes somatiques sont particulièrement associés à la féminité, tels l’évanouissement, les larmes et le fait de rougir. Ce dernier peut être un signe de honte, qui peut traduire un état amoureux, autant de causes qui trahissent un état intérieur condamnable, mais il peut également être un signe positif, car rougir de modestie apparaît comme un mouvement instinctif positif. La transparence involontaire du corps s’affiche de plus en plus avec l’accroissement du sentimentalisme, mais elle ne saurait faire oublier les consignes d’une auto-surveillance intime propre à tous les ouvrages de savoir-vivre1.

8La jeune dame doit dire la vérité. Mais dans la communication verbale, elle peut avoir des stratégies d’évitement pour ne pas révéler un secret, pour ne pas mentir ou déguiser la vérité . Seuls quelques cas superficiels sont autorisés, ainsi que l’exprime Halifax quand il écrit : « A little Flattery may be admitted, which by being necessary, will cease to be Criminal » (The Lady’s New-year’s Gift. Or, Advice to a Daughter, 1688).

9La communication non verbale attire l’attention qu’il s’agisse de la kinésique (se déplacer), des attitudes (proxémique, gestes, regards), des vêtements et leurs accessoires. Leur observation est particulièrement requise en raison du danger que ceux-ci soient trompeurs (un défaut très féminin !). Circonstances et bienséance sont d’importance dans le comportement de la jeune femme. Une critique particulièrement virulente concerne les bals masqués qui gomment les identités et favorisent des mélanges sociaux condamnables. Aussi le danger de l’attrait des masques chez les jeunes dames est-il souligné, car il exhibe la fausseté et la tromperie sociales à l’encontre de la sincérité que l’intimité préserve. « True affection is only nursed by the parties living much together, in the stillness of retirement. It is in the shade, chiefly, that the purest affections glow » (Bennett, 1795). Aux dangers de la société est ainsi opposé le bonheur domestique véritable. Pour les vêtements la décence et la conformité à la coutume et au rang social sont de rigueur. Dans quelle mesure le contrôle de soi peut être contraire à la sincérité, dans quelle mesure la modestie est-elle naturelle, sont autant de questions qui reviennent constamment dans les analyses de l’auteure.

10De fait il convient de remarquer que les préceptes donnés aux jeunes filles répondent aux exigences de la politesse telles que prônées dans l’aristocratie française de l’âge classique. Il est tout à fait surprenant de voir en effet que l’ouvrage Avis d’une mère à sa fille de la marquise de Lambert (première édition en 1728) soit devenu par sa traduction anglaise l’un des conduct books maintes fois réédité en Angleterre et totalement assimilé à la tradition du pays. Il y a rémanence en effet des livres de conduite des XVIIe et XVIIIe siècles pour façonner une féminité idéale et fictionnelle afin de permettre à la lectrice de réussir sa vie (par un beau mariage évidemment).

11La conclusion de Cornelia Dahmer est que le conduct book devait apprendre la sincérité avec les autres et avec soi-même (au terme d’une réflexion sur soi) pour qu’il y ait harmonie entre l’extérieur et l’intérieur.

12L’une des réserves que l’on pourrait éventuellement faire à cet ouvrage, est l’insuffisante prise en considération de l’évolution historique (politique et sociale) au cours du XVIIIe siècle, contrairement à ce qu’avait fait Andréa Baron dans une thèse soutenue en 2005 à Bordeaux, intitulé Les manuels de conduite à l’usage des femmes en Angleterre au dix-huitième siècle. La prise en compte des représentations sociales devrait en outre être plus affirmée, en différenciant mieux les origines sociales des auteurs et celles des lectorats visés. Les prescriptions sociales et les prescriptions religieuses entrent parfois en contradiction et méritent d’être soulignées.

13Nancy Arsmtrong avait bien souligné combien le genre était une construction sociale et historique. En se focalisant sur les conflits entre sexe, les conflits de classes sont évacués au profit de ce qu’elle appelait le contrat sexuel, c’est-à-dire la répartition des rôles genrés. Tandis que l’homme travaille à l’extérieur donnant, selon Andréa Baron, libre cours à sa pulsion capitalisante, l’épouse est au foyer dans une domesticité heureuse pour laquelle elle a été éduquée en intériorisant les vertus d’amabilité, de patience, de sincérité, de modestie, etc. Cette importante littérature permet d’établir avec une précision assez satisfaisante (car si le discours est normatif, il est aussi descriptif de situations réelles) les représentations sociales de l’époque, ce qui permet de relire avec profit les créations romanesques d’écrivains comme Haywood ou bien sûr Richardson, dont Paméla reste à mes yeux le modèle paradigmatique.

14Le livre de Cornelia Dahmer, fort bien présenté, est accompagné de plusieurs index (index des personnes et index des matières) particulièrement précieux et d’une liste présentant et commentant les livres de conduite analysés (Halifax, Lambert, Moore, Allen, Penningteon, Fordyce, Chapone, Gregory, Bennett, Wollstonecraft, Gisbourne). Pour une liste plus complète des conduct books, nous renvoyons à la bibliographie de la littérature anglaise que nous avions établie avec Jacques Carré2. Les observations que nous avons pu faire n’entachent en rien le grand sérieux scientifique et l’intérêt de la riche et méthodique étude de l’auteure.

Notes

1 Voir « L’invention d’une auto-surveillance intime », in Histoire des émotions, Paris, Seuil, 2016, p. 253-270.

2 Bibliographie des traités de savoir-vivre en Europe du Moyen Âge à nos jours, coll. « Littératures », Clermont, 1995, t. I, p. 215-242.


Pour citer ce document

Alain MONTANDON, «Cornelia Dahmer, Conduct books für junge Damen des achtzehnten Jahrhunderts. Aufrichtigkeit und Frauenrolle, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2017, 542 p.», Sociopoétiques [En ligne], n°4, mis à jour le : 09/12/2018, URL : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=218.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Alain MONTANDON

CELIS, Université Clermont Auvergne