Introduction

Sylviane COYAULT

1À coup sûr, le topos du repas se prête à une étude sociopoétique… à la fois parce qu’il concerne un moment essentiel de la vie sociale, et parce qu’il présente un lien consubstantiel avec la littérature de tous les temps, et de tous les mondes. Le repas c’est à la fois manger et parler ensemble. Dès lors, « pour le meilleur et pour le pire, mets et mots sont liés », remarque Nathalie Peyrebonne1. En effet, les plaisirs de bouche suscitent une alliance joyeuse – et quelque peu convenue – entre « la fourchette et le stylo » : les cartes des restaurants rivalisent en inventions poétiques, et la métaphore alimentaire se présente tout naturellement sous la plume des écrivains.

2Il est cependant des époques – dont la nôtre – où la table est servie plus souvent. Au cours de la seule année 2016, deux romancières en vue, Marie NDiaye et Maylis de Kerangal, ont publié respectivement La Cheffe et Un Chemin de table. Quelques années plus tôt, en 2012, Mathias Enard préfaçait une anthologie constituée par Johan Faerber : La Cuisine des écrivains. Enfin, dans le cadre des travaux du CELIS, les rencontres « littérature au centre » de 20162 accueillaient Annie Ernaux : dans Les Années – soit de la Libération à nos jours – cette auteure observe, à travers la métamorphose du traditionnel repas de famille, l’évolution des goûts et des mœurs dans la société française.

3Le présent dossier ne donne certainement pas une vision exhaustive de ce que serait une sociopoétique du repas. Il offre toutefois un parcours à travers les époques : le classement est chronologique, et les œuvres étudiées vont de l’antiquité romaine au Canada contemporain3. Il constitue une traversée des pays occidentaux, également : les pratiques alimentaires de France bien sûr, mais aussi d’Italie, d’Espagne, de Grande-Bretagne, de Grèce, et du Québec. On entreverra ainsi la fécondité littéraire du motif, et la diversité des représentations sociales qu’il induit. Il sera principalement question d’œuvres narratives4 allant de la forme épistolaire5 au cinéma6, en passant par la chanson de geste7, le roman picaresque8, le roman de la terre9 ou réaliste10.

4Le contexte socio-économique dans lequel s’inscrivent les œuvres infléchit d’abord les imaginaires et suscite les oppositions attendues : richesse vs pauvreté, hédonisme vs ascétisme, pratique citadine vs pratique rurale, sphère publique vs sphère privée… Plus précisément, le spectre de la faim qui « frappe périodiquement le monde médiéval » (Claude Roussel), ou l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles engendre des représentations contrastées et complémentaires dans les chansons de geste comme dans le roman picaresque : d’un côté la bombance, les tablées opulentes, la nourriture de cocagne ; de l’autre la disette, et les privations. De même la satire de la cuisine britannique dans Les Valeureux est liée aux années de privation qu’a connues l’Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale puis aux progrès de l’industrialisation. Quant aux repas roboratifs et peu festifs de Maria Chapdelaine, ils se comprennent par la rudesse du climat canadien et de la vie rurale.

5Les pratiques alimentaires, liées aux formes de civilité, sont de précieux indicateurs socioculturels, des outils d’intelligence de leur époque. Les échanges épistolaires des élites romaines renseignent sur ce que l’on mange, certes, mais aussi sur les rituels de sociabilité (inviter et être invité) et sur les « normes morales et sociales qui entourent [le repas] » (Dimitri Tilloi). Le XIXsiècle, avec l’essor de la classe bourgeoise, marque un tournant dans l’histoire de la cuisine et de la gastronomie ; c’est en effet le moment où paraît La Physiologie du goût de Brillat-Savarin. Le repas devient alors un chronotope notoire du roman réaliste ; si les « manières de table déterminent les appartenances sociales » (Pascale Auraix-Jonchière), elles peuvent s’observer chez Flaubert et Zola dans « les lieux où l’on mange » : salles à manger et restaurants… La littérature québécoise met quant à elle l’accent sur la valeur identitaire du repas : facteur de cohésion sociale dans le « contexte de l’idéologie “agriculturiste” du roman de la terre [Maria Chapdelaine] » il est également signe d’une « fidélité à la tradition de l’ancienne France » (Karin Becker). On retrouvera ces éléments « civilisationnels et identitaires », mais adaptés aux « transformations du marché alimentaire et de la restauration » (Petr Kylousek) dans le roman d’Éric Dupont qui dévoile un imaginaire politique où « le nationalisme et le libéralisme capitaliste semblent inséparables », et où persiste le symbolisme chrétien de la nourriture.

6Le repas est toujours peu ou prou une scène avec ses rites et cérémonials ; public il est un lieu de montre où s’affichent la puissance et l’autorité des grands de ce monde11, comme la richesse du parvenu. Privé, il est aussi le lieu où l’on s’affronte verbalement, un moment de tension où éclatent les névroses familiales. C’est également à travers trois repas de famille – ce « microcosme signifiant » que Monicelli12 révèle « les mutations sociologiques et anthropologiques qui bouleversent l’Italie » à la fin des années 80, avant la prise de pouvoir de Silvio Berlusconi (Laurent Scotto d’Ardino). Signe des temps : la télévision13 s’invite désormais à table et mêle aux conversations sa version « filtrée » de l’Histoire et « la sous-culture populaire qu’elle véhicule » ; elle complète ainsi le tableau satirique de la « modernité monstrueuse qui se fait jour ».

7Les évidentes potentialités dramatiques du repas expliquent l’abondante utilisation qui en est faite, dans le roman comme au théâtre14 et au cinéma15 : il « étaie la charpente romanesque » (Petr Kylousek), favorise les rencontres entre les personnages, permet de mettre en scène les conflits et « constitue un nœud narratif et symbolique » (Pascale Auraix-Jonchière) très efficace. Il tend surtout à toutes les époques un miroir où se réfléchir.

Notes

1 Nathalie Peyrebonne, « Écrire le manque et l’abondance : le repas dans la littérature espagnole (XVIe et XVIIe siècles) ».

2 http://litteratureaucentre.net/les-ecrivains-3/ Étaient présents, outre quelques chefs cuisiniers, de nombreux auteurs venus d’horizons multiples – Québec, Japon, Algérie, Espagne. On pouvait aussi découvrir les pratiques alimentaires chez les Grecs (avec Sandrine Dubel) comme au Moyen Âge (avec Karin Ueltschi) ou les tables du XIXe siècle grâce à Pascale Auraix-Jonchière, Alain Montandon et Claude Schopp. Voir à ce propos le numéro 5 (2018) de la revue ELFE XX-XXI qui émane de ces rencontres et retranscrit les entretiens, en particulier celui qui accueillait l’historien Pascal Ory : https://self.hypotheses.org/revue

3 Petr Kylousek, dans « Un gâteau renversé à l’ananas peut-il changer le cours de l’histoire ? » étudie le roman d’Éric Dupont, La Fiancée américaine, paru en 2012.

4 Claudine Nacache-Ruimi, « Table céphalonienne vs cuisine britannique. Les conseils de Mangeclous à la reine d’Angleterre ».

5 Dimitri Tilloi, « De la lettre à l’assiette : repas et échanges épistolaires dans le monde romain ».

6 Laurent Scotto d’Ardino analyse un film de Mario Monicelli : « Les repas dans Parenti Serpenti (1992) : d’une tradition aliénante à une “modernité” monstrueuse ».

7 Claude Roussel, « Le repas du guerrier dans quelques chansons de geste tardives ».

8 Voir l’article de Nathalie Peyrebonne cité ci-dessus.

9 Karin Becker, « Les repas frustes, mais harmonieux dans le “roman de la terre” québécois Maria Chapdelaine de Louis Hémon ».

10 Voir Pascale Auraix-Jonchière, « Ces lieux où l’on mange : espaces sociaux et scènes romanesques au XIXsiècle ».

11 Voir à ce propos les articles de Claude Roussel et de Nathalie Peyrebonne.

12 Dans Parenti serpenti.

13 Voir également, infra, dans ce numéro de Sociopoétiques, l’entretien accordé par Marie-Hélène Lafon.

14 Quelques exemples, seulement pour la fin du XXsiècle : Roland Dubillard, Au restaurant (1977), Jean-Luc Lagarce, Noce (1982), Valère Novarina, Le Repas (1996)…

15 Pendant la même période, au cinéma : Gabriel Axel, Le Festin de Babeth (1987) ; Thomas Vinterberg, Festen (1998) et… Francis Weber le Dîner de cons, (1998). Sans oublier le Satyricon de Fellini (1969)…


Pour citer ce document

Sylviane COYAULT, «Introduction», Sociopoétiques [En ligne], n°4, mis à jour le : 28/03/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=309.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Sylviane COYAULT

CELIS, Université Clermont Auvergne