Pauline Mortas, Une rose épineuse. La défloration au XIXe siècle en France, Rennes, PUR, 2017, 466 p.

Pascale AURAIX-JONCHIÈRE

1Comme le souligne d’emblée Dominique Kalifa dans la préface qu’il consacre à cet ouvrage1, l’importance de l’enquête ici menée tient à sa dimension tout à la fois morale, sociale et existentielle, avec pour enjeu central une « subtile analyse de “genre” » (p. 11). Le lexique joue un rôle crucial car le terme de « défloration », réservé à la sphère du féminin, souligne d’emblée par ses connotations la valeur accordée à la virginité des filles et, par là même, propose une entrée pertinente dans le champ des représentations – non sans lien avec les travaux d’Alain Corbin, de Jean-Jacques Courtine et de Georges Vigarello, que l’on songe à l’Histoire du corps, à L’Harmonie des plaisirs. Les Manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, ou encore à l’Histoire du viol. Ce qui nous intéresse dans ce riche ouvrage d’une jeune historienne sur ce motif central de la perte de la virginité, est précisément ce qui « témoigne de la construction progressive, à partir du XVIIIe siècle, d’une “nature féminine” » (p. 19), par opposition et en fonction de ce que l’on devine être une nature masculine. Il s’inscrit donc explicitement dans « l’histoire des représentations et des sensibilités ».

2L’ouvrage se compose de neuf chapitres, desquels se dégagent plusieurs domaines. Le chapitre I, « L’Église et la défloration », insiste sur la valeur morale, voire sacrée, de la virginité. L’auteure insiste sur l’emprise de l’Église catholique en France au XIXe siècle et rend compte des processus de « valorisation de la virginité », à laquelle est attribuée une « qualité spirituelle » (p. 39), dont témoigne l’extension du culte marial. Dans ce contexte, l’acte de la défloration n’est pas significatif en soi, mais relatif aux conditions de sa réalisation (le mariage et l’objectif de la reproduction peuvent ne pas affecter la vertu morale de la femme et donc préserver son état de virginité, au sens spirituel du terme). Mais, hors du cadre de la conjugalité, la défloration devient stupre et péché. Les chapitres II et III se consacrent au domaine médical et donc à la dimension physique de l’acte, avec un recentrage sur la physiologie féminine : au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, avec la médecine anatomo-clinique, la définition anatomique de la virginité est au cœur de débats autour de la nature de l’hymen, qui montrent de façon exemplaire comment « le discours savant façonne les imaginaires du corps » (p. 89). Le regard clinique est alors l’auxiliaire du bon fonctionnement social. Mais, en raison du manque de fiabilité de ces prétendus signes physiques de la virginité, se fait jour l’inquiétude de ne pas pouvoir contrôler la sexualité féminine, une crainte liée au « capital social » que représente la virginité, associée à des valeurs morales. Plus que tout, le discours médical des XVIIIe-XIXe siècles définit une « nature féminine », qui aurait pour finalité ultime la procréation. Le discours médical du XIXe siècle reste très normatif, au service du bon fonctionnement d’une société bourgeoise qui rend les femmes dépendantes par nature des hommes puisque celles-ci, ne devenant femmes qu’en devenant mères, sont privées de toute autonomie ou possibilité d’auto-réalisation : « la conception médicale de la défloration est donc sous-tendue par l’idée d’une éternelle dépendance de la femme à son mari » (p. 148). Le chapitre IV, quant à lui – « La défloration au tribunal » –, s’intéresse aux sources juridiques, l’expertise médicale étant elle-même au service de l’institution judiciaire.

3Un deuxième champ approfondit les enjeux sociaux de la défloration, en trois chapitres (V, VI et VII), le premier consacré à l’éducation, le deuxième au « reflet des normes sociales » dans la littérature, plus spécifiquement le roman de mœurs, le troisième à la pornographie. Le poids des préceptes de l’Église, le rôle du confesseur, façonnent le modèle d’éducation donné aux filles, modèle que réfracte la littérature avec ses scènes obligées (la discussion avec la mère), parfois critiques, tant la « pédagogie de l’ignorance » (p. 218) alors en vigueur est désastreuse. À la fin du siècle, la critique du modèle de « l’oie blanche » se développe, signe annonciateur d’une nouvelle approche, plus ouverte, de la sexualité, à l’aube du XXe siècle. Pour autant, la remise en question de l’éducation différenciée (contrastée en fonction des sexes) reste modeste, et le souci principal de l’éducation est de préparer les jeunes filles à la maternité : on est encore fort loin d’une libération sexuelle de la femme. Le roman réaliste est présenté comme un réservoir d’exemples variés du devenir femme, avec ses motifs (la fleur d’oranger), ses scénarios (la nuit de noces) et son lot d’archétypes (la vierge et la femme déflorée). Il ne s’agit pas toutefois d’un simple « reflet » des pratiques (au contraire de ce qui est annoncé en introduction), mais d’une réflexion sur ces pratiques et d’une mise à distance souvent critique, qui peut emprunter les voies de la satire. Même si la notion de « reflet » reste assez flottante, ces pages fournissent des pistes intéressantes avec leur florilège de textes de fiction pertinemment commentés. Le chapitre VII, consacré à la pornographie, ouvre des perspectives intéressantes en convoquant la notion de fantasme, qui participe pleinement du champ des représentations avec un tel sujet. Or, si des thématiques spécifiques se dégagent de ce nouveau corpus, comme « l’imaginaire sacrificiel » féminin (p. 313), elles confirment la répartition genrée des rôles, qui confirme la domination des hommes.

4Les deux derniers chapitres, enfin (VIII et IX), se centrent sur les écrits du for privé, pour rendre compte d’« expériences », tant féminines que masculines, cette fois, et faire advenir la notion nouvelle et, en quelque sorte, conclusive, de couple. C’est donc sur le domaine de l’intime que choisit de se clore cette étude fort riche. Elle concorde en bien des points avec les « discours dominants » et l’on y retrouve des variables, déjà remarquées dans les romans, liées au milieu (populaire ou bourgeois, rural ou urbain). L’intérêt majeur de ces documents est l’expression des émotions et des sensations. Journal intime et correspondance croisés opèrent enfin une entrée dans l’expérience du couple, avec trois exemples : les impressions contrastées de Cécile Coquebert et Alexandre Brongniart ; le récit de Jules Michelet à propos de la difficile défloration de sa jeune épouse, Athénaïs, amplement discuté à l’intérieur du couple ; et la correspondance de Lily et Georges R., un jeune couple anonyme, qui échange entre 1911 et 1913 sur la préparation, puis sur les impressions, de l’acte.

5On le voit, la multiplicité des sources est impressionnante, raison pour laquelle les grands domaines d’investigation qui constituent les axes forts de cette recherche par ailleurs remarquable eussent sans doute gagné à être regroupés et clairement identifiés. Parce que cette étude de la virginité et de la défloration est indissociable du regard masculin, d’ailleurs largement dominant, elle contribue efficacement à l’histoire d’une représentation genrée et ouvre de nombreuses pistes pour une approche sociopoétique des textes littéraires.

Notes

1 L’ouvrage est issu d’un mémoire de Master II sous la direction de Dominique Kalifa et a obtenu le prix 2015 de l’Association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre – Mnémosyne.


Pour citer ce document

Pascale AURAIX-JONCHIÈRE, «Pauline Mortas, Une rose épineuse. La défloration au XIXe siècle en France, Rennes, PUR, 2017, 466 p.», Sociopoétiques [En ligne], n°4, mis à jour le : 28/11/2019, URL : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=1055.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Pascale AURAIX-JONCHIÈRE

CELIS, Université Clermont Auvergne