Baignades indésirables
L’antisémitisme dans les stations balnéaires en Allemagne sous l’Empire allemand

Oliver SCHULZ

Résumé : L’antisémitisme dans les stations balnéaires allemandes était un phénomène très présent sous l’Empire allemand et un présage de la radicalisation et de la violence de l’antisémitisme du national-socialisme allemand. L’article s’intéresse aux aspects iconographiques d’un des exemples les plus connus de cet antisémitisme balnéaire allemand et le met en relation avec la tradition des stéréotypes associés à l’émancipation et l’ascension sociale des Juifs dans une perspective transnationale.

Abstract: Sea resort antisemitism was a widespread phenomenon in Imperial Germany and a harbinger of radicalized and violent antisemitism in the Nazi period. The article discusses the iconographic aspects of one of the most notorious examples of German sea resort antisemitism and uses a transnational approach to put it into perspective with stereotypes from the Emancipation era criticizing Jewish upward social mobility.



Un objet anodin ? Une carte postale bien particulière

1Le point de départ du présent article est une carte postale allemande mise en circulation en 1903. Elle provient de l’île de Borkum, un des hauts lieux du tourisme balnéaire de la mer du Nord depuis le xixsiècle. La carte est composée de trois parties, dont deux sont des représentations visuelles. À gauche, on voit une place remplie de tables et de personnes dont une partie s’est levée pour trinquer. À l’arrière-plan, on aperçoit des musiciens et un chef d’orchestre, apparemment en train de jouer une mélodie que la foule connaît et chante avec passion. Les lampes signalent qu’il s’agit d’un concert en plein air, probablement sur la promenade d’une station balnéaire. En dessous de cette image, on trouve le texte de la « chanson de Borkum » (Borkum-Lied) en trois strophes sur la mélodie de la chanson populaire Hipp, hipp, hurrah. Le texte fait l’éloge de la beauté inégalée de l’île et les deux premières strophes se terminent par Borkum hurrah. La troisième strophe est la plus intéressante pour notre propos tout comme la représentation en haut à droite de la carte. Cette strophe évoque le nationalisme et l’esprit patriotique qui règne à Borkum. L’île est célébrée comme un haut-lieu du patriotisme allemand, d’où sont exclus ceux qui n’incarnent pas cet esprit national (« An Borkums Strand nur Deutschtum gilt » - « À la plage de Borkum, seule la germanité a sa place »). Le refrain de cette dernière strophe est plus explicite en précisant que ceux qui viennent à Borkum avec des pieds plats, des nez crochus et des cheveux crépus doivent partir (« Der muß hinaus » et le terme Hinaus pour « dehors » est répété deux fois, ce qui rend le message encore plus clair). Ce passage évidemment antisémite est illustré dans la partie en haut à droite de la carte, qui montre quatre personnages juifs, dont un enfant, devant l’entrée d’un hôtel dont le propriétaire leur refuse l’accès. La référence aux pieds plats du dernier refrain est reprise en guise de légende ainsi que la fin du texte de la chanson : « …der muß hinaus! Hinaus! ». Les personnages juifs sont représentés avec les attributs que le texte évoque, c’est-à-dire des nez crochus – dans la tradition de ce stéréotype antisémite – et des cheveux foncés et crépus. Notons encore que sur l’exemplaire conservé de cette carte postale, qui a vraiment été expédiée, on trouve le texte assez banal d’une fille qui écrit à son père et se plaint du temps qu’il fait à Borkum. La banalité du texte est révélatrice, en ce qu’elle prouve l’omniprésence de stéréotypes antisémites dans la vie quotidienne de l’époque1. De même, la carte postale comme objet d’étude atteste de l’intérêt du banal et du quotidien pour les recherches historiques sur l’antisémitisme. Ces objets populaires et « l’art populaire » qu’ils véhiculent bénéficiaient en effet d’une diffusion à très grande échelle qui dépassait largement l’antisémitisme politique organisé au sein des partis et des associations antisémites2.

Figure 1 : « Borkum-Lied. Hipp Hipp Hurra »

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s.d., mise en circulation en 1903

Historische Bildpostkarten - Universität Osnabrück Sammlung Prof. Dr. Sabine Giesbrecht"3, https://bildpostkarten.uni-osnabrueck.de/

Le contexte historique : l’antisémitisme dans les stations balnéaires allemandes au xixe siècle

2L’antisémitisme sous l’Empire allemand est une thématique traitée dans un grand nombre d’ouvrages4. Cet antisémitisme s’exprimait, entre autres, de manière très violente dans les stations balnéaires de la mer du Nord et de la mer Baltique, un sujet étudié notamment par Frank Bajohr dans une étude pionnière5.

3Les Juifs apparaissaient comme le symbole de la modernité et devinrent ainsi le point de ralliement des antilibéraux et des antimodernes. La question sociale de l’époque fut interprétée comme « question juive6 ». L’ascension sociale de la population juive au xixe siècle était le fruit de leur émancipation et de leur assimilation progressive. Mais elle posa un problème majeur pour les antisémites, car la population juive perdait sa spécificité (habits, langage, coutumes) et devenait en quelque sorte « invisible7 ». Du point de vue des antisémites, il fallut donc les ramener à un statut particulier et le discours antisémite ainsi que l’iconographie des stéréotypes apparurent comme des moyens pour y parvenir8.

4Pour saisir le phénomène de l’antisémitisme dans les stations balnéaires en Allemagne, une analyse de la presse de l’époque fournit beaucoup d’exemples. Dans le présent article, qui ne prétend évidemment pas à l’exhaustivité, nous allons surtout nous concentrer sur les îles de Borkum et les îles voisines dans la mer du Nord. Sur le plan chronologique, l’article traitera de l’Empire allemand et de la République de Weimar.

5La presse juive allemande, qui s’appuyait également sur des articles publiés dans d’autres journaux, relate beaucoup de faits liés à l’île de Borkum et à la chanson Borkum-Lied devenue une sorte d’hymne des antisémites qui passaient leurs vacances à Borkum. Selon un touriste, la chanson était jouée tous les soirs dans deux hôtels. Les touristes chantaient la version ancienne qui se termine par « Der muß hinaus ! ». Quand le touriste, qui allait informer la presse ensuite, protesta, on lui signifia de partir pour l’île de Norderney en ajoutant que « Borkum était uniquement pour les Allemands et que les Juifs n’étaient pas tolérés9 ».

6Dans un autre cas, un touriste aux cheveux noirs et crépus, qui n’était pas juif, fut molesté par la foule qui le qualifia de « Juif ». Le Borkum-Lied fut d’abord sifflé puis chanté et la foule termina par « Der muß hinaus! ». La foule hurla le numéro du maillot de bain de ce touriste et le montra du doigt. Le touriste dut faire appel à la police qui put le protéger. Dans l’hôtel « Köhlers Kaiserhof », qui est souvent mentionné, il y eut des sifflements et des chahuts quand l’orchestre ne joua pas le Borkum-Lied dans l’ordre habituel du programme. Quand l’orchestre le joua enfin, il y eut comme refrain « Musik hinaus » (« la musique dehors) ». Et le lendemain, l’hôtel fut assiégé par une foule qui voulut voir si l’orchestre aurait à nouveau l’audace de ne pas jouer la chanson dans l’ordre habituel mais, ce jour-là, le programme fut joué dans l’ordre habituel car l’hôtelier avait cédé aux pressions. L’article évoque également l’attitude des habitants de l’île qui étaient coincés entre, d’un côté, leur indifférence par rapport à l’idéologie antisémite et, de l’autre, leur conscience de l’importance économique des touristes antisémites qui fréquentaient l’île10. Dans l’ouvrage Antisemitenspiegel, qui présente les différents acteurs de l’antisémitisme à l’époque impériale, un aspect intéressant est abordé : l’agitation antisémite était accompagnée de propos anticatholiques, dirigés contre un autre groupe considéré comme ennemi du Reich par les nationalistes et les antisémites, et de la diffusion de cartes à caractère obscène11.

7La chanson devint un sujet politique tellement important qu’il fut même débattu à la Chambre haute de la Diète prussienne (Herrenhaus), où le maire d’Hildesheim se prononça clairement contre la chanson. Il qualifia d’illégal le comportement d’une minorité de touristes, qui terrorisait la majorité, car une partie des citoyens allemands – les touristes juifs sur l’île – furent empêchés de disposer pleinement de l’espace public et de leurs droits. Le ministre de l’Intérieur était d’accord avec les propos du maire d’Hildesheim mais ne voyait aucun moyen juridique d’agir quand la chanson était chantée collectivement12.

8Non seulement le problème persistait mais il allait même s’intensifier après la Seconde Guerre mondiale. À Borkum, ce fut un pasteur protestant nationaliste et antisémite qui alimenta localement le discours antisémite. Dans un article publié par le pasteur dans le journal local, le Borkumer Zeitung, il qualifie les Juifs de « Plattfüßler » (« Pieds plats »)13, ce qui constitue un exemple de l’utilisation d’attributs physiques stéréotypés. Il y avait encore régulièrement des émeutes au sujet de la chanson et des Juifs qui furent pris à partie, comme ce fut le cas de l’avocat du « Central-Verein » poursuivi par une foule de 200 à 300 personnes chantant la chanson. La police put finalement protéger l’avocat mais celui-ci dut quand même quitter l’île14. Ces dérives antisémites ne restèrent pas sans conséquences, car il y eut une chute du nombre de visiteurs à Borkum. Des touristes qui cherchaient surtout le calme pour se reposer pendant leurs vacances préférèrent l’île de Norderney et d’autres îles. La chanson fut interdite entre-temps à Borkum dans l’espace public15.

9Pourtant, les autres îles frisonnes ne garantissaient pas forcément des vacances calmes aux touristes juifs : à Wangerooge, il y eut une pancarte devant un hôtel avec le slogan « Juden raus! » (« Les Juifs dehors !») ; un autre hôtel n’acceptait pas de touristes juifs alors que le propriétaire était membre du parti libéral DDP, ce qui constitue un indice de la large diffusion de l’antisémitisme dans la société allemande qui dépassait le cadre des partis antisémites16. Par conséquent, le Central-Verein publia des listes des stations balnéaires et thermales anti-juives : on y indique le nom d’un hôtelier à Norderney, alors que l’île de Borkum y apparaît sans aucune précision, ce qui veut dire que l’île était considérée dans sa totalité comme antisémite17.

10Michael Wildt donne des exemples issus des années 1920 qui montrent à quel point la plage et les hôtels dans les stations balnéaires furent investis par des discours antisémites et le national-socialisme en pleine expansion, comme à Kolberg sur la mer Baltique où, en 1920, on pouvait régulièrement observer des jeunes hommes arborant des croix gammées, des bagarres entre Juifs et non-Juifs, ou des antisémites en état d’ivresse18. Alors qu’elle était déjà interdite, la croix gammée était pourtant encore présente sur la plage de Kolberg en 1932, ce qui atteste de la faiblesse des institutions de la République de Weimar19. Les années 1920 furent marquées par des manifestations antisémites dans les stations balnéaires, avec la participation de soldats et de vétérans des corps-francs, comme à Swinemünde sur l’île d’Usedom dans la mer Baltique, le 16 août 1920. Un cortège populaire, accompagné de musique et de chants, s’arrêta devant les différents établissements, y chanta des chansons patriotiques et proféra des menaces contre les touristes juifs20. La querelle au sujet des drapeaux de l’Empire et de la République constitue également une facette de cet antisémitisme à la plage21.

La tradition iconographique de l’antisémitisme dans les stations balnéaires

11Après cette courte synthèse de l’évolution du discours antisémite dans les stations balnéaires allemandes, il convient d’aborder à nouveau l’aspect iconographique de ces représentations des Juifs et de leur tradition. En effet, la représentation du Juif sur la carte postale de Borkum, quoique d’une date ultérieure, renvoie à des représentations de l’ère de l’émancipation des Juifs, et ceci non seulement en Allemagne mais aussi dans d’autres pays européens comme la Grande-Bretagne.

12Avant d’entrer dans les détails, il est utile de rappeler certains points de la fonction des images dans le discours antisémite22. L’image permet de synthétiser, simplifier et standardiser les discours antisémites23. Elle fait parfois appel à la tradition de l’art religieux pour la formation de stéréotypes de la physionomie24. En l’occurrence, les dessins antisémites ne représentent pas de zoomorphisation des Juifs, mais ont recours de toute évidence à des modèles bien ancrés dans l’imaginaire antisémite25.

13Les touristes juifs qui se voient refuser l’entrée à l’hôtel sur la carte postale de Borkum représentent, entre autres, l’ascension sociale de la population juive. Cette ascension sociale a été représentée par différents « types juifs » dès le début du xixe siècle. La pièce de théâtre Unser Verkehr de Karl Borromäus Alexander Sessa (1815) témoigne bien du contexte allemand de l’époque. Dans cette pièce antijuive, l’ascension sociale de la population juive est attaquée et représentée par des stéréotypes qui s’expriment dans des dessins. Dans le contexte qui nous intéresse ici, c’est le personnage du banquier qui présente des ressemblances avec l’un des personnages de la carte postale de 1903, notamment en ce qui concerne les vêtements, la coiffure et la posture.

Figure 2 « Unser Verkehr nach der neuesten Darstellung26 »

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Source : Eduard Fuchs, Die Juden in der Karikatur: ein Beitrag zur Kulturgeschichte, München, Langen, 1921, p. 85 [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/freimann/content/pageview/121951

14À l’instar de la carte postale de 1903, les représentations des Juifs du début du xixe siècle insinuent que les Juifs, devenus riches, restent reconnaissables malgré leur fortune et leurs vêtements, notamment grâce à leur langage et leur physionomie. Dans l’imaginaire antisémite, les Juifs, même parfaitement assimilés et sur le point de se fondre grâce à leur ascension sociale dans la population générale, restent par ce moyen facilement identifiables27. Derrière cette différence entre des apparences qui faisaient croire à une assimilation des Juifs et les traits « juifs » que ceux-ci ne pouvaient pas nier même dans des habits neufs, il y a souvent l’idée selon laquelle les Juifs seraient également une catégorie de la population qui corromprait tout ce qu’elle touche et essaye de s’approprier28.

15Outre la longévité de ces stéréotypes, se profile également une dimension transnationale quand on aborde le fonds iconographique en dehors des frontières de l’Allemagne. En effet, des lithographies satiriques anglaises du début du xixe siècle montrent une iconographie presque identique qui rappelle les lithographies et caricatures qui circulaient en Allemagne et peuvent être perçues comme des précurseurs de l’aspect visuel de l’antisémitisme dans les stations balnéaires sous l’Empire29.

16Alors que sur la lithographie The Jew Beauties de 1806, on retrouve d’un côté les « types juifs » de Sessa, on relève aussi des traits caractéristiques de l’iconographie antisémite, comme le nez crochu et les cheveux foncés et crépus, ainsi qu’un langage déformé pour faire ressortir la judaïté des deux personnages malgré leurs habits et leur apparence générale.

Figure 3 : The Jew Beauties. A whimsical song sung by Mr Fawcett, at Covent Garden Theatre, 1806

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BM Satires / Catalogue of Political and Personal Satires in the Department of Prints and Drawings in the British Museum, Laurie & Whittle Quarto Drolls 1795 / Laurie and Whittle's Catalogue of ... Prints. Numéro d’inventaire : 1861,0518.1104
[En ligne] URL : https://www.britishmuseum.org/collection/object/P_1861-0518-1104

The Trustees of the British Museum

17Alors que cette lithographie met l’accent également sur le langage, une autre traduit davantage l’idée des Juifs imparfaitement assimilés et méprisables. Ils sont habillés à l’européenne, certes, mais d’une manière qui dévoile immédiatement leurs origines juives, à tel point qu’on parlerait de personnages mal déguisés. Cette représentation est accompagnée d’attributs physiques comme le nez crochu et les cheveux crépus, un type de langage considéré comme typiquement juif, notamment dans la prononciation qui rappelle l’accent allemand en anglais, et un jeu de mots dans le titre (« Jew-ellery »). Le terme « Sketches of character » pointe également dans le sens de différents « types juifs ». Et enfin, la lithographie rappelle clairement les personnages juifs de la carte postale allemande de 1903. Malheureusement, il n’a pas été possible d’identifier le dessinateur de la carte postale allemande – on ne trouve que le nom de la maison d’édition Adami à Emden en Frise Orientale – mais la ressemblance avec les « types juifs » de la première moitié du xixe siècle est frappante. Même s’il n’est pas possible d’établir un lien direct entre les deux représentations, il s’agit d’un indice révélateur qui évoque un fonds iconographique antisémite partagé, avec des stéréotypes bien ancrés dans l’imaginaire collectif et qui ont transcendé les frontières des États européens30.

Figure 4 Object: Sketches of Character.Jew-ellery, 1834.

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Numéro d’inventaire : 1893,0612.245.
[En ligne] URL : https://www.britishmuseum.org/collection/object/P_1893-0612-245 

The Trustees of the British Museum

La plage et les hôtels sans Juifs

18Après les années 1920 et d’intenses disputes notamment au sujet des drapeaux, de l’Empire allemand d’un côté, et de la République, de l’autre, se fit jour sur la plage une querelle qui opposait des touristes républicains, juifs et non-juifs, et des touristes nationalistes et antisémites. Les plages furent en effet investies par les croix gammées. Ce « crépuscule des croix gammées sur la mer Baltique » devint une question économique essentielle pour les hôteliers. Au sein d’une réunion des hôteliers d’Allemagne du Nord à Swinemünde en Poméranie, une discussion eut lieu sur la question de savoir pourquoi les touristes aisés ne venaient plus passer leurs vacances au bord de la mer Baltique. Un des participants le dit ouvertement :

Il y a deux raisons qui chassent les visiteurs de la mer Baltique, premièrement, la question raciale et, deuxièmement, la question des drapeaux […] Des touristes qui cherchent du calme et du repos à la plage sont chassés par des injures de type politique et préfèrent évidemment des lieux où ils peuvent tranquillement vivre selon leurs intérêts (à l’étranger, par exemple)31.

19En 1933, les antisémites allemands qui avaient voulu chasser les touristes juifs de la plage et des stations balnéaires en général avaient obtenu ce qu’ils voulaient : les plages et les stations balnéaires étaient « judenfrei » (« exemptes de Juifs ») pour reprendre le terme utilisé par les antisémites depuis l’Empire allemand. Cette nouvelle situation rappelle l’aspect principal de ce discours antisémite en Allemagne : dès le départ, les antisémites voulaient beaucoup plus que la discrimination des Juifs, ils voulaient leur expulsion totale et définitive de l’espace public et, en fin de compte, du pays. De même, l’antisémitisme dans les stations balnéaires allemandes annonçait la « communauté nationale » (Volksgemeinschaft) prônée et mise en place par les nationaux-socialistes à partir de 193332. Une photographie de l’île de Norderney prise en 1933 et montrant des membres de la SA témoigne de cette nouvelle réalité et de l’esprit de cette « communauté nationale » à l’œuvre dans l’espace touristique.

Figure 5 : Agitation antisémite nazie à Norderney en octobre 193333

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Stadtarchiv Nordeney 10.462.002

20Enfin, il faut rappeler encore un aspect important de l’antisémitisme balnéaire qui n’était pas limité à l’Allemagne, ce qui ouvre une perspective de recherche pour des études transnationales sur l’antisémitisme. Il y eut en effet des discriminations à l’égard de Juifs dans des lieux touristiques aux États-Unis. Ces dernières avaient souvent un caractère économique : des hôteliers non juifs craignaient en effet la concurrence des Juifs qui avaient commencé à acquérir des hôtels. Le slogan « No Jews, Dogs, or Consumptives » (« Pas de Juifs, chiens ou tuberculeux ») renvoie à l’imaginaire antisémite classique qui associe les Juifs à des animaux ou des maladies. Aux États-Unis, ce dernier élément était indissolublement lié aux discours anti-immigration nourris par l’immigration des Juifs d’Europe de l’Est. Cette dimension transnationale de l’antisémitisme balnéaire ne pourra malheureusement pas être étudiée ici, mais elle ouvre un champ de recherches particulièrement intéressant, surtout si on élargit la perspective à d’autres secteurs du tourisme, comme, par exemple, l’antisémitisme croissant dans le Club alpin allemand (« Deutscher Alpenverein ») sous l’Empire allemand et l’exclusion de ses membres juifs sous le national-socialisme34.

Notes

1 Shulamit Volkov caractérise l’antisémitisme sous l’Empire allemand comme « code culturel ». Voir Shulamit Volkov, « Antisemitismus und kultureller Code », in Antisemitismus als kultureller Code. Zehn Essays, München, Beck, 2000, p. 13-36.

2 Voir, par exemple, le catalogue d’exposition sur la collection Finkelstein : Falk Wiesemann, Antijüdischer Nippes und populäre « Judenbilder ». Die Sammlung Finkelstein, Essen, Klartext Verlag, 2005 ; Peter Dittmar, Die Darstellung der Juden in der populären Kunst zur Zeit der Emanzipation, Berlin, De Gruyter, 1992.

3 Sur Zinnowitz et une telle chanson, voir le témoignage de Victor Klemperer sur son séjour en 1927. Cité par Michael Wildt, « „Der muß hinaus, der muß hinaus!“ Antisemitismus in deutschen Nord- und Ostseebädern 1920-1935 », Mittelweg, vol. 36, n° 4, 2001, p. 8 et ibid., note 18.

4 Cf. Peter G.J. Pulzer, Die Entstehung des politischen Antisemitismus in Deutschland und Österreich 1867-1914, Nouvelle édition, Göttingen,Vandenhoeck & Ruprecht 2004 [1964] ; Helmut Berding, Moderner Antisemitismus in Deutschland, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1988 ; Paul W. Massing, Vorgeschichte des politischen Antisemitismus, Frankurt am Main, Europäische Verlagsanstalt, 1986.

5 Sur l’antisémitisme balnéaire en Allemagne voir Frank Bajohr, „Unser Hotel ist judenfrei!“: Bäder-Antisemitismus im 19. und 20. Jahrhundert, Frankfurt am Main, Taschenbuch, 2003 ; Wildt, op. cit.

6 Wildt, op. cit., p. 3.

7 Sur le profil socio-économique de la population juive sous l’Empire allemand voir Monika Richarz, « Berufliche und soziale Struktur », in Steven M. Lowenstein, Paul Mendes-Flohr, Peter Pulzer, Monika Richarz, Deutsch-jüdische Geschichte der Neuzeit. Band III: Umstrittene Integration 1871-1918, München, Beck, 1997, p. 39-68.

8 Voir avec une bibliographie très riche, Julia Schäfer, Vermessen – gezeichnet – verlacht. Judenbilder in populären Zeitschriften 1918-1933, Francfort-sur-le-Main, Campus-Verlag, 2005.

9 « Korrespondenzen und Nachrichten », „Der Gemeindebote. Beilage zur „Allgemeinen Zeitung des Judenthums“, Allgemeine Zeitung des Judenthums, vol. 63, n° 34, 1899, (25-08-1899), p. 2-3, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/3291967 et http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/3291968  (consulté le 29-02-2020). Quand un autre touriste demanda de jouer le Borkumlied et que le chef d’orchestre refusa de le faire, il y eut par conséquent des altercations entre antisémites et « prosémites » dans la salle. Le lendemain, on signifia au touriste antisémite de quitter l’île et celui-ci partit pour l’île de Norderney. « Korrespondenzen und Nachrichten », in „Der Gemeindebote. Beilage zur „Allgemeinen Zeitung des Judenthums“, Allgemeine Zeitung des Judenthums vol. 72, n° 31, 1908 (31-07-1908), p. 2, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/3276832  (consulté le 29-02-2020). Une satire sur la chanson avait donné lieu à des désordres à Borkum, et l’auteur identifié et attaqué par la foule fut obligé de quitter l’île. « Korrespondenzen », in  Im deutschen Reich, vol. 6, n° 8, 1900, (août 1900), p. 414-415, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2326373 et http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2326374 (consulté le 29-02-2020).

10 August Zeiß, « Antisemitismus in Badeorten », Im deutschen Reich, vol. 12, n° 10, 1906, (octobre 1906), p. 613-615, ici p. 613-614, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2337354 et http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2337355  (consulté le 29-02-2020). Sur l’incident avec le touriste non juif, voir Bajohr, op. cit., p. 13. Sur l’attitude plutôt libérale des habitants, qui s’exprimaient également dans les urnes, voir Curt Bürger, Antisemitenspiegel. Die Antisemiten im Lichte des Christentums, des Rechtes und der Wissenschaft, Berlin, Francfort-sur-le-Main, Verein zur Abwehr des Antisemitismus, 1911, p. 187, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/freimann/content/pageview/99674  (consulté le 29-02-2020).

11 Ibid., p. 188, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/freimann/content/pageview/99675 (consulté le 29-02-2020). Sur l’attitude anticatholique des antisémites allemands, voir Reinhard Rürup, « Antisemitismus und moderne Gesellschaft. Antijüdisches Denken und antijüdische Agitation im 19. und frühen 20. Jahrhundert », in Christina von Braun et Eva-Maria Ziege (éd.) : Das ‚bewegliche’ Vorurteil. Aspekte des internationalen Antisemitismus, Würzburg, Königshausen und Neumann, 2004, p. 86.

12 « Borkum », Allgemeine Zeitung des Judenthums, vol. 72, no 15, 1908, (10-04-1908), p. 173-175, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/3276463, http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/3276464 et http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/3276465 (consulté le 29-02-2020). Sur ce débat et l’intervention de M. Struckmann, maire d’Hildesheim, le 31 mars 1908, voir également « Das Borkum-Lied im Herrenhause », Im deutschen Reich, vol. 14, no 5, 1908, (mai 1908), p. 277-288, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2340041- http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2340052 (consulté le 29-02-2020).

13 Wolfgang Heine, « Oberverwaltungsgericht und Borkumlied », Central-Verein-Zeitung vol. 4, n° 21, 1925, (22-05-1925), p. 365-367 [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/3537070, http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/3537071 et http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/3537072 (consulté le 29-02-2020).

14 « Ausschreitungen auf Borkum. Münchmeyers Geist geht weiter um », in Central-Verein-Zeitung, vol. 5, n° 27, 1926, (02-07-1926), p. 360-361 [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2283486 et http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2283487 (consulté le 29-02-2020). Sur la tradition des violences antijuives en Allemagne, comme les émeutes « Hep Hep » en 1819 ou en 1830 dans le contexte des révolutions et du débat sur l’émancipation, voir Stefan Rohrbacher, « The “Hep Hep” riots of 1819 : Anti-Jewish ideology, agitation, and violence », in Christhard Hoffmann (éd.), Exclusionary violence: Antisemitic riots in modern German history, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2002, p. 23-42 et id., « Deutsche Revolution und antijüdische Gewalt (1815-1848/49) », in Peter Alter, Claus Ekkehard Bärsch, Peter Berghoff (éd.), Die Konstruktion der Nation gegen die Juden, München, Fink, 1999, p. 29-48. Le « Central-Verein » était l’association des Juifs allemands et militait contre l’antisémitisme. Voir Avraham Barkai, „Wehr Dich!“ Der Central-Verein Deutscher Staatsbürger jüdischen Glaubens (C.V.) 1893-1938, Munich, Beck, 2002.

15 « Borkum. Die Zustände in letzter Zeit. », Central-Verein-Zeitung, vol. 7, n° 32, 1928 (10-08-1928), p. 446, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2285295 (consulté le 29-02-2020).

16 Wildt, op. cit., p. 9.

17 Central-Verein-Zeitung, vol. 1, n° 3, 1922, (18-05-1922), p. 45 [En ligne : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2279141 (consulté le 27-02-2020). Voir Bajohr, op. cit., p. 16, des listes pour 1914 et 1931 se trouvent ibid., p. 180-197.

18 Wildt, op. cit., p. 6.

19 Wildt, op. cit. p. 18.

20 L’article mentionne également l’intervention efficace de la police et une contre-manifestation des syndicats convoqués pour le lendemain. Un communiqué évoque l’atteinte à la réputation de Swinemünde ainsi que les dommages économiques causés par les départs de touristes à la suite de l’incident. Article sur Swinemünde dans Der Gemeindebote. Beilage zur Allgemeinen Zeitung des Judenthums. Allgemeine Zeitung des Judenthums, vol. 84, n° 30, 1920 (20-08-1920), p. 3, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/3288464 (consulté le 28-02-2020).

21 Article sur la Poméranie et les stations balnéaires sur la mer Baltique : Lise Leibholz, « Reise in Hinterpommern », Central-Verein-Zeitung vol. 5, n° 35, 1926, p. 456 [En ligne : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2283602 (consulté le 27-02-2020).

22 Avec des références sur la caricature antisémite au xxe siècle : Marie-Anne Matard-Bonucci, « L’image, figure majeure du discours antisémite ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n 2, 2001, p. 27-40.

23 Ibid., p. 27.

24 Ibid., p. 28. Sur le rôle de la physionomie dans l’antisémitisme, voir en détail Claudine Saegart, « L’utilisation des préjugés esthétiques comme redoutable outil de stigmatisation du Juif. La question de l’apparence dans les écrits antisémites du xixe siècle à la première moitié du xxe siècle », Revue d’anthropologie des connaissances, vol. 7, n° 4, 2013, p. 971-992, [En ligne] URL : https://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2013-4-page-971.htm  (consulté le 01-03-2020) ; Michaela Christ, « Corps suspects. De la construction d’un corps juif et aryen dans les pratiques violentes lors de la persécution national-socialiste des Juifs », L’Europe en formation, vol. 357, n° 3, 2010, p. 16-20, [En ligne] URL : https://www.cairn.info/revue-l-europe-en-formation-2010-3-page-13.htm# (consulté le 01-03-2020).

25 Matard-Bonucci, op. cit., p. 28.

26 Voir Eduard Fuchs, Die Juden in der Karikatur: ein Beitrag zur Kulturgeschichte, München, Langen, 1921, p. 85, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/freimann/content/pageview/121951 (consulté le 16-03-2020).

27 Sur la pièce de Sessa et le stéréotype du Juif imparfaitement assimilé et méprisable, voir Michael A. Meyer, « Deutsch werden, jüdisch bleiben », in Michael Brenner, Stefi Jersch-Wenzel et Michael A. Meyer, Deutsch-jüdische Geschichte der Neuzeit, Bd. 2: Emanzipation und Akkulturation, München, Beck, 1996, p. 213-216 et Deborah Hertz, How Jews became Germans. The history of conversion and assimilation in Berlin, New Haven, London, Yale University Press, 2007, p. 141-144. Sur le début de l’antisémitisme politique en Allemagne pendant la première moitié du xixe siècle, voir Eleonore Sterling, Judenhaß. Die Anfänge des politischen Antisemitismus in Deutschland (1815-1850), Frankfurt am Main, Europäische Verlagsanstalt, 1969.

28 À partir de l’exemple des Juifs d’Europe Orientale au xxe siècle – différent du cas des Juifs en Europe centrale, certes, mais en utilisant une citation qui exprime parfaitement l’idée chère aux antisémites selon laquelle les Juifs contribueraient à la corruption de la culture et du goût – voir l’article de Patrick Kury, «… die Stilverderber, die Juden aus Galizien, Polen, Ungarn und Russland… Überhaupt die Juden.“ Ostjudenfeindschaft und die Erstarkung des Antisemitismus, in Aram Mattioli (éd.), Antisemitismus in der Schweiz 1848-1960, Zürich, Orell Füssli, 1998, p. 423-443.

29 Sur les stéréotypes antisémites en Angleterre voir Frank Felsenstein, Anti-Semitic Stereotypes: a Paradigm of Otherness in English Popular Culture, 1660-1830, Baltimore, London, John Hopkins University Press, 1995.

30 Dans les fonds d’archives de la ville d’Emden, qui n’ont pas pu être consultés, on trouve le nom d’Ernst Adami, directeur de musique, ce qui atteste du rôle de l’orchestre à Borkum dans la diffusion et la commercialisation de la chanson de Borkum et des cartes postales avec le texte. Voir https://www.emden.de/fileadmin/media/stadtemden/PDF/Stadtarchiv/IV_reg.pdf (consulté le 16-03-2020).

31 « Hakenkreuzdämmerung über der Ostsee », Central-Verein-Zeitung, vol. 9, n° 15, 1930, (11-04-1930), p. 188, [En ligne] URL : http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/cm/periodical/pageview/2286711 (consulté le 28-02-2020).

32 Wildt, op. cit., p. 5 et 25.

33 Stadtarchiv Norderney 10.462.002. Voir également Bajohr, op. cit., p. 119.

34 Cela est étudié dans une approche comparative germano-américaine pour le xixe siècle par Richard E. Frankel, « “No Jews, Dogs, or Consumptives.” Comparing Anti-Jewish Discrimination in Late-Nineteenth-Century Germany and the United States », in Mareike König et Oliver Schulz (éd.), Antisemitismus im 19. Jahrhundert aus internationaler Perspektive, Göttingen, V & R unipress, 2019, p. 117-124. Sur les pancartes antisémites devant des hôtels allemands voir Bajohr, op. cit., p. 13 et plus haut dans le présent article, note 16. L’antisémitisme dans le monde de l’alpinisme est également évoqué. Voir Bajohr, op. cit., p. 142-154.


Pour citer ce document

Oliver SCHULZ, «Baignades indésirables», Sociopoétiques [En ligne], n°5, mis à jour le : 07/11/2020, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/sociopoetiques/index.php?id=1164.

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Quelques mots à propos de :  Oliver SCHULZ

Département d’études germaniques, Université Clermont Auvergne