La pratique de la nage et ses représentations : un frein à l’épanouissement de la nature aquatique de l’homme ?
Une lecture sociopoétique de Schwimmen, une fiction autobiographique de John von Düffel

Jean-Michel POUGET

Résumé : Le développement sans précédent de la natation dans la seconde moitié du xxe siècle a très largement contribué à vaincre les obstacles liés à l’immersion aquatique. Dans un court récit autobiographique intitulé Schwimmen, John von Düffel raconte comment, dans ce contexte d’essor généralisé de la natation, s’est progressivement développée chez lui une seconde nature de type aquatique. Cette expérience l’amène à bousculer les représentations communes et les pratiques contemporaines : détente, convivialité, performance sportive, compétition ne sont, selon Düffel, que la transposition d’activités terrestres dans l’eau ; révélatrices de la persistance de l’attachement de l’homme à la terre ferme, elles agissent paradoxalement comme un obstacle à l’épanouissement de sa nature amphibie, alors même qu’elles créent les conditions favorables à l’acclimatation du plus grand nombre à l’univers aquatique. Par contraste, le rapport privilégié entretenu par Düffel avec l’eau est une source de réenchantement à une époque où la banalisation de l’immersion joue contre la connivence et la symbiose avec l’élément liquide.

Abstract: The unprecedented development of swimming in the second half of the twentieth century has contributed greatly to overcoming the obstacles associated with aquatic immersion. In a short autobiographical account entitled Schwimmen, John von Düffel tells how, in the context of the widespread development of swimming, he gradually developed a second nature of an aquatic type. This experience leads him to shake up common representations and contemporary practices: relaxation, conviviality, sports performance, competition are, according to Düffel, only the transposition of terrestrial activities into water; revealing the persistence of man’s attachment to land, they paradoxically act as an obstacle to the blossoming of his amphibious nature, even as they create the conditions for the acclimatization of the greatest number to the aquatic universe. In contrast, Düffel’s privileged relationship with water is a source of re-enchantment at a time when the trivialization of immersion plays against connivance and symbiosis with the liquid element.



1Schwimmen1 est le titre de l’un des écrits consacrés par John von Düffel2, auteur de théâtre et romancier allemand né à Göttingen en 1966, à sa passion pour l’eau et la nage. Dans cette brève fiction autobiographique d’une centaine de pages, l’alter ego de l’auteur est cloué au lit par une forte fièvre qui fait remonter pêle-mêle à la conscience les épisodes marquants d’une vie placée sous le signe d’une pratique intensive de la natation. Réminiscences de jeunesse et réflexions sur cette expérience s’y entremêlent, le narrateur porté par le flot du souvenir livre ainsi peu à peu un récit de vie dont la trame est constituée de sensations et d’impressions, d’émotions et de sentiments vécus au contact de l’élément aquatique3. Le lecteur découvre au fil des pages le rapport passionnel entretenu par le personnage central avec l’eau, son apprentissage assidu de la natation, son expérience des bassins de compétition, ses baignades inédites, bref, toutes les étapes d’un parcours débouchant sur l’épanouissement d’une nature de type aquatique. Dans la perspective d’un questionnement sociopoétique, le texte de John von Düffel semble intéressant dans la mesure où la genèse de cette seconde nature s’accompagne d’une remise en cause des pratiques établies et des représentations collectives communément associées à la baignade et à la natation. Nous établirons dans un premier temps comment le personnage central, lui-même façonné par ces dernières, s’en affranchit progressivement à mesure que s’affirme chez lui cette nature de type aquatique. Dans un second temps, nous nous pencherons sur cet état d’osmose aquatique qui exige de quitter les attaches terrestres et débouche sur une expérience en rupture avec les représentations communes de la nage.

La mise à distance des représentations et pratiques collectives associées à la baignade et à la natation

2Dans un ouvrage intitulé Sur la plage, Jean-Didier Urbain a retracé la genèse et l’évolution de la pratique de la baignade4. Motivée à l’origine par un souci hygiénique, thérapeutique ou de prévention de la noyade, celle-ci est progressivement devenue une activité ludique avec le développement d’une société des loisirs. Parallèlement à la baignade « plaisir » s’est affirmée la pratique sportive de la natation. Hygiène, santé et sécurité, plaisir, détente et performance physique sont ainsi les principaux mobiles de l’immersion aquatique. Ils sont associés à des représentations collectives5 de l’eau considérée à la fois comme un danger potentiel (peur atavique de la noyade), un espace de détente, de jeu et de sociabilité, un terrain de performance sportive. Depuis leur origine, les différentes pratiques aquatiques ont été étroitement encadrées, régulées et codifiées au moyen d’espaces dédiés (piscines, centres aquatiques, zones délimitées dans les fleuves, les lacs, la mer) et d’intercesseurs entre l’élément aquatique et les pratiquants (médecins, maîtres-nageurs, surveillants de baignade, entraîneurs de natation). Dotés d’un puissant pouvoir, ces « balnéocrates » comme les qualifie J.-D. Urbain, ont joué un rôle décisif dans le façonnage de la pratique et le développement d’un habitus aquatique commun.

3Le récit de Düffel porte la trace de cette emprise des représentations collectives. On relève d’abord la présence du discours sécuritaire, hygiénique et thérapeutique remontant aux origines de la baignade. Celui-ci apparaît notamment par le biais d’une annonce de la société allemande de sauvetage de la noyade6 affichée dans le hall de la piscine que le personnage central a tellement fréquenté dans sa jeunesse qu’il a fini par en mémoriser intégralement le contenu :

Si elle correctement pratiquée, la natation est le meilleur sport qui soit pour le développement physique de l’enfant et de l’adolescent et le maintien en bonne santé jusqu’à un âge avancé. D’une part, la stimulation de l’eau froide favorise l’endurcissement du corps et accroît l’irrigation sanguine. D’autre part, l’augmentation de la consommation d’oxygène et la sollicitation de nombreux muscles stimulent et renforcent la croissance. Nager accroît la capacité de résistance générale de l’organisme et agit favorablement sur le métabolisme. Enfin, tout le monde devrait savoir bien nager ne serait-ce que pour prévenir le risque de noyade. La connaissance des règles générales de baignade de même que des dangers de l’eau en fait aussi partie7.

4Cette affiche d’information sur les bienfaits de la natation pour tous et à tout âge se présente comme une véritable prescription médicale délivrée sur un ton quelque peu moralisateur. Sa présence dans un lieu public atteste de la persistance du discours hygiéniste et thérapeutique. Néanmoins, celui-ci apparait quelque peu démodé à l’ère du divertissement aquatique généralisé où se déroule l’action du récit (début des années 1980). Le narrateur et ses camarades sont les représentants de ces générations d’après-guerre ayant bénéficié de la démocratisation de la baignade et du développement sans précédent de la natation sportive. Ils sont animés par l’esprit de compétition né du besoin de reconnaissance et d’affirmation de soi et ne se soucient guère de ce programme hygiéniste et des recommandations sécuritaires. Le fait que cette affiche apprise par cœur par le narrateur ait été mémorisée simplement pour tuer le temps passé à attendre ses camarades dans le hall introduit à l’évidence une distance ironique et en relativise l’importance.

5Il est vrai que cette familiarisation avec l’élément aquatique n’avait pas toutefois pénétré tous les milieux et n’était notamment pas encore parvenue à « entamer la carapace de religiosité traditionnelle qui enrobe les mœurs8 ». Pour preuve cette aventure survenue lors d’un séjour en Espagne, où l’alter ego de l’auteur et son frère décidèrent un jour de prendre un bain inopiné sur une plage près d’Alicante malgré un temps plutôt frais. De jeunes écolières d’un internat catholique habillées en religieuses se trouvaient là par hasard. À la vue de ces deux garçons quittant leurs vêtements et se précipitant dans l’eau froide, elles se mirent à pousser des cris horrifiés. Cette scène comique rappelle que le rapport à l’eau et à la baignade est le produit d’un conditionnement culturel. L’effroi de ces jeunes filles est en rapport avec l’éducation religieuse traditionnelle qu’elles ont reçue et qui les prédispose sans doute à voir dans la baignade un sacrilège impie. Le spectacle de ces deux jeunes garçons à moitié nus plongeant tête la première dans les flots réveille peut-être aussi chez elles, qui ne sont sans doute guère familiarisées avec l’immersion aquatique, cette phobie de l’eau propre à l’être terrestre qu’est l’homme. Cette peur de l’élément liquide est un des thèmes récurrents du récit. Le narrateur en a personnellement fait l’expérience dans son enfance lors de baignades familiales en mer. Il raconte que lui et son frère, fatigués par l’effort, se retrouvaient parfois à la traîne des parents, déclenchant la peur des deux enfants :

Nous avions peur de tout simplement regarder vers le large et les profondeurs bleu foncé remplies d’ombres. Sans la présence de ces corps familiers devant nous, nous aurions eu l’impression d’être perdus dans l’immensité infinie de la mer9.

6Cette crainte liée au sentiment d’étrangeté et d’hostilité inspiré par l’univers aquatique est considérablement renforcée en mer à cause de la double immensité des profondeurs et de l’horizon. Les deux enfants trouvaient finalement refuge sur l’épaule solide et rassurante de leur père pour regagner le bord. Comme dans de nombreux épisodes rapportés dans le récit, les traces olfactives, en l’occurrence l’odeur de sueur et de sel mélangés sur la peau, constituent une composante essentielle du souvenir. Devenu plus tard un nageur aguerri, le personnage central surmontera cette appréhension instinctive sans qu’elle disparaisse totalement puisqu’elle revient invariablement à la faveur de conditions atmosphériques extrêmes dans lesquelles il lui arrive de s’aventurer dans l’eau. Ainsi, par forte pluie resurgit la hantise du péril de submersion :

Cela réveille […] une crainte oubliée du pouvoir qu’a l’eau de tout envahir et de son brusque amoncellement dans un déluge total10.

Nager la nuit ravive également cette peur ancestrale que l’on croyait avoir surmontée en sachant nager : privé de tous les repères visuels auquel il peut s’attacher la journée, le nageur nocturne est confronté aux profondeurs insondables qui reprennent leur dimension menaçante11. C’est cette peur profondément ancrée qui fut exploitée depuis l’origine de la baignade par les « balnéocrates » qui ont soumis les « pratiques balnéaires à la dictature technique et morale d’un discours substituant l’utile à l’agréable12 ». Cette attitude se retrouve dans l’évocation que fait Düffel d’un article du Basler Zeitung consacré à une tradition bâloise très populaire de « nage passive » dans le Rhin13. Le narrateur raille le ton moralisateur sur lequel le journaliste délivre des consignes de prudence à ceux qui seraient tentés par cette expérience et il se moque de la façon dont ce journaliste explique le plus sérieusement du monde comment échapper à la noyade lorsqu’on se retrouve aux prises avec les tourbillons ou entraîné dans les rapides, doutant de l’utilité de tels conseils lorsqu’une peur panique de se noyer s’empare de vous. Le nageur expérimenté qu’est le narrateur exprime ainsi son scepticisme à l’encontre des discours à tendance moralisatrice visant à contrôler et à règlementer la pratique de la natation. Plus généralement il a tendance à se démarquer des « rituels de l’enseignement de la natation14 » et affiche une aversion pour les lieux qui lui sont dédiés, surtout les piscines couvertes, ces « bassins sans ciel » qui non seulement sont laids15 mais aussi bruyants, bondés et dans lesquels l’air surchauffé saturé de chlore est irrespirable16.

7Les piscines sont le principal lieu d’apprentissage de la natation et de ses règles. Au-delà de cette fonction, elles sont un endroit de sociabilité, un lieu de rencontres et de séduction, spécialement pour les jeunes. Le narrateur en a fait l’expérience, parfois à ses dépens : non sans humour, il rapporte l’histoire de ce rendez-vous galant avec une jeune fille au bord d’un bassin. Après avoir nagé quelques minutes en sa compagnie, elle sortit de l’eau, s’assit sur le rebord et tenta désespérément de lui faire comprendre qu’elle souhaitait qu’il la rejoigne, alors qu'il continuait imperturbablement à aligner les longueurs. Ce malentendu survenu entre cette fille qui considère la piscine comme lieu de divertissement et ce garçon qui l’envisage comme endroit de pratique sportive, renvoie à la double fonction de ces établissements englobée dans le terme plus récent de « centre aquatique ». Dans la perspective de l’économie d’ensemble du récit, cette anecdote participe de la mise à distance des représentations collectives établies. En l’occurrence, l’obstination du jeune adolescent à faire ses longueurs en dépit des tentatives de cette fille pour l’extirper de l’eau exprime un agacement, elle est révélatrice d’un rejet des formes de divertissement en réalité plus terrestres qu’aquatiques, dans lesquelles l’eau ne sert que de simple cadre au loisir, à la détente, à la séduction, à la conversation, au jeu… Ce rendez-vous galant tourne au fiasco parce que ce garçon aspire en réalité à séduire cette fille en nageant à ses côtés, alors qu’elle préfère exécuter ce rituel sur la terre ferme comme il se doit. Düffel cherche à transposer la dimension de séduction du milieu terrestre vers le milieu aquatique17. Impossible rencontre donc, auquel fait écho en fin de récit l’épisode de la rencontre, dans l’eau cette fois, avec une autre jeune fille qui elle sera une vraie sirène : surgissant un jour sur la berge d’une ancienne sablière transformée en lac où le narrateur nage quotidiennement, elle se glisse dans l’eau pour y évoluer avec grâce et aisance. La scène se reproduit. S’éprenant du style de nage très fluide et harmonieux de cette inconnue, le narrateur épie fébrilement chaque jour l’arrivée de cette nageuse qui finit par disparaître sans qu’il y ait eu le moindre échange verbal entre eux. Cette fugace idylle aquatique nourrie par l’imaginaire illustre l’aspiration du narrateur à une fusion passionnelle dans l’eau qui devient un espace de projection de ses désirs. À la représentation commune de la séduction associée à l’exposition essentiellement terrestre et statique de corps plus ou moins dénudés sur les plages et au bord des piscines, Düffel substitue ainsi une nouvelle représentation qui lie désormais la séduction au pouvoir érotique émanant de corps en mouvement dans le milieu aquatique18.

8Mais revenons aux piscines, lieux d’apprentissage, de sociabilité, de détente et aussi espaces dédiés à la compétition sportive. C’est là que sévit cette catégorie particulière d’intermédiaires entre pratiquants et élément aquatique que sont les coachs de natation19. Bien connus du nageur de compétition que fut Düffel dans sa jeunesse, le portrait très suggestif20 qu’il en dresse est celui de personnages autoritaires et hautains soumettant les jeunes à une discipline de fer et infligeant des humiliations à ceux qui ne sont pas à la hauteur des attentes. Ainsi cette nouvelle recrue qui se débat à grand peine dans l’eau tandis que l’entraîneur debout au bord du bassin lui assène des propos humiliants totalement inappropriés au lieu de lui donner des conseils réellement utiles : « Allez ! Ne simule pas la fatigue ! Tout ça n’est qu’une question de volonté21. » Cette inadéquation des propos peut s’interpréter comme une critique des maîtres-nageurs qui soumettent sans vergogne les sujets récalcitrants aux affres de la torture aquatique. Si le narrateur y a échappé grâce à une disposition particulière pour la natation, il a en revanche été soumis à la discipline rigoureuse et même excessive de la compétition sportive. Les entraînements de natation se présentent en effet comme un dressage des corps par le biais d’une méthode pavlovienne de conditionnement au moyen de simples coups de sifflet venant se substituer à la parole. Le chronomètre tend à devenir une obsession. Les excès de cette pratique apparaissent nettement dans le chapitre consacré au séjour prolongé que le narrateur a passé dans une petite ville américaine du Dakota du Sud, épisode réellement vécu par Düffel. Dans une Amérique placée sous le signe de la démesure22, l’adolescent venu d’Europe se plie au rythme infernal des entraînements quotidiens dans l’équipe de natation locale. La logique des performances poussée à l’extrême se réduit à la comptabilisation des temps effectués, à des courbes de progression et des records à battre. Dans le bassin, les jeunes compétiteurs transformés en véritables machines égrènent dans leur tête le nombre de battements à effectuer à chaque longueur, ils ne pensent plus qu’au « chrono » et en oublient leurs adversaires, engagés qu’ils sont dans une lutte solitaire dans laquelle chacun livre toutes ses forces pour la reconnaissance au sein du groupe. La pression du chronomètre est telle qu’ils se soumettent volontairement à un entraînement le dimanche par peur d’une baisse de performances. Les effets potentiellement néfastes de cet esprit de compétition poussé à l’extrême sont subtilement suggérés par le narrateur dans un passage décrivant les occupations de ces jeunes en dehors des bassins. Revenant d’une séance de ball-trap, ils sont subitement pris d’une folie meurtrière à la vue d’un banc de poissons regroupés à la surface d’un plan d’eau. Les reflets chatoyants de ces corps ondoyants offrent un spectacle d’une beauté que ces jeunes ne peuvent toutefois supporter et qui les conduit à abattre sauvagement jusqu’à la dernière de ces créatures. Le narrateur décrit minutieusement ce carnage, les lambeaux de chairs et les entrailles flottant à la surface, il se souvient des visages

concentrés et très graves, absorbés par ce qu’ils faisaient, totalement impassibles hormis une fugace expression de satisfaction à l’idée que personne ne disposerait plus de ce que nous ne pouvions avoir, une satisfaction à l’idée que cette incompréhensible beauté, dont nous ne pouvions nous emparer, n’existait plus23.

9L’effet de groupe n’est pas la seule explication de cet acte cruel dont le lecteur peut légitimement se demander s’il n’est pas en rapport avec ce qu’endurent ces jeunes durant les entraînements de natation. Cet épisode apparaît ainsi comme une remise en cause implicite du bien-fondé de la compétition poussée à l’extrême.

10Une expérience aquatique d’un tout autre genre aux antipodes de l’esprit de compétition mais également récusée – dans un premier temps tout au moins – est cette tradition de baignade collective pratiquée dans le Rhin que l’alter ego de Düffel découvre des années plus tard lors d’un séjour professionnel au théâtre de Bâle. La lecture dans la presse locale d’un article sur cette activité de groupe consistant à se laisser porter par le courant suscite son indignation tant cette conception de la « nage passive24 » diffère de sa propre vision de la natation comme activité sportive solitaire en rupture avec les habitudes terrestres. Les adeptes de la nage passive conçoivent l’immersion aquatique dans le prolongement du déplacement sur terre : ils se laissent tranquillement dériver en bavardant nonchalamment, conservant parfois auprès d’eux leurs vêtements dans des sacs étanches utilisés comme bouées. Mis au défi par cette pratique qu’il considère comme une hérésie, le narrateur se lance un jour dans une tentative de baignade contre le courant. Mais la lutte est vaine, il finit par abdiquer et se laisse dériver. Lâcher prise, voilà la leçon donnée par le Rhin, admet le narrateur qui finira par adopter non sans éprouver un certain plaisir cette autre forme d’immersion aquatique avec ses collègues. Celle-ci s’apparente à une sorte de promenade nautique caractérisée par sa dimension de sociabilité25. Lorsque l’arrivée de l’automne met définitivement fin à la saison de baignade, il continue d’ailleurs à marcher le long des berges, la promenade terrestre faisant dès lors figure de succédané de cet art de « la nage passive26 ». Le Rhin est élevé au rang d’éducateur de l’homme dont l’enseignement ne se limite pas à la baignade mais constitue une véritable leçon de vie27.

11Si le narrateur finit par reconnaître une certaine légitimité à la « nage passive » et à y prendre goût bien qu’elle soit aux antipodes de son goût pour la nage sportive, il se distancie en revanche nettement des autres pratiques établies comme nous l’avons vu, qu’il s’agisse de baignade « plaisir » en piscine, de compétition ou de quête de performances28. De même évoque-t-il avec un certain scepticisme cette tradition venue des pays froids consistant à percer un trou dans la glace pour s’y plonger tout entier, ce qui « soi-disant endurcit le corps29 ». Bien que rompu aux bains dans les eaux froides, Düffel ne fait pas sien ce discours des hygiénistes sur leurs vertus qui accompagne l’histoire de la baignade depuis ses origines. Le froid est avec la peur l’un des obstacles majeurs à l’immersion. Il est évoqué sous la plume de l’auteur comme un dépassement de soi et une acclimatation progressive. Les nombreuses descriptions de baignades jalonnant le récit évoquent cet instant très particulier du premier contact avec l’eau et les différentes sensations qui s’enchaînent après la violence du choc initial30. Düffel a consacré à la baignade dans l’eau froide un court texte intitulé Ostsee31, un nageur solitaire s’y aventure dans la Baltique par une glaciale journée d’hiver. Laissant là aussi de côté l’aspect prophylactique de l’immersion dans l’eau froide, il décrit par le menu les effets physiologiques de cette agression et la lutte qui s’instaure pour lui résister. Seule la force mentale permettra au nageur de passer outre à tous les signaux d’alarme envoyés par le corps, à s’opposer aux injonctions de l’instinct de survie pour finalement franchir le seuil critique au-delà duquel le froid desserre son emprise32. Cette force mentale repose sur un argument rationnel : le choc ressenti lors du contact initial est en réalité une réaction de défense immédiate de l’épiderme qui n’est toutefois que passagère. Loin du ressassement sur les bienfaits des bains froids pour la santé (cryothérapie) mais aussi du cliché du nageur héroïque bravant les flots glacés33, Düffel revendique, à rebours de l’opinion commune, un plaisir intrinsèque et simple de la baignade en eau froide. Il déplore que si peu de gens s’adonnent à cette expérience34, battant en brèche la représentation collective de répulsion qui y est attachée ainsi que l’idée selon laquelle nager dans l’eau froide est un acte héroïque. D’aucuns y verront une forme de masochisme mais sont en réalité victimes comme la plupart des gens du « préjugé du froid35 » qui s’ancre définitivement dans les consciences dès lors que l’on s’en tient à la réaction première de l’épiderme. Or il se trouve que l’acclimatation à la température de l’eau est une étape cruciale du processus d’abandon de la condition terrestre pour un nouvel état dans lequel l’homme éprouve son autre nature de type aquatique.

Quitter les attaches terrestres : la révélation d’une seconde nature aquatique

12Nous venons de voir comment Düffel ébranle les représentations collectives associées à la baignade et à la natation. Chacune tend à sa manière à transposer la condition terrestre dans le milieu aquatique, favorise des pratiques dans l’eau s’inscrivant dans le prolongement des activités sur terre et calquées sur ces dernières. Selon cette conception, il convient d’adapter le milieu aquatique aux besoins de l’homme terrestre. Cela est évident pour la baignade de loisir : le plus souvent cantonnée à des lieux aménagés, sécurisés et surveillés, limitée à des périodes et des plages horaires déterminées, la baignade dans des eaux à bonne température garantie n’en est que facilitée et devient accessible à tous. L’élément aquatique ainsi apprivoisé et adapté se transforme alors en un banal terrain de jeu dans lequel tout un chacun peut aisément évoluer. Largement dépouillée de sa nature menaçante, étrangère, hostile mais aussi de son mystère et de sa beauté, cette eau-là n’exige plus guère que l’on sacrifie les habitudes acquises sur terre pour s’y plonger. La frustration du narrateur de n’avoir d’autre choix en hiver que de fréquenter ces bassins couverts et bondés qu’il exècre provient sans doute de la conscience aiguë qu’il a de ce rapport artificiel à l’eau. Non sans une dose d’humour, il évoque la rage déployée pour slalomer entre des nageurs qualifiés de « bouées flottantes », les cris stridents des enfants, les odeurs de parfum flottant au-dessus du bassin, les râles et les soupirs des personnes âgées faisant du surplace. Pour le nageur chevronné, ces différents types d’usagers des bassins incarnent le maintien de l’attachement terrestre, le refus ou l’incapacité, conscients ou non, de se fondre véritablement dans l’eau36. La brasse « que l’on apprend en premier et qui historiquement est aussi la première qu’a appris l’humanité37 », représente elle aussi une forme de persistance de l’ancrage terrestre. Selon Düffel, cette façon de propulser verticalement tout son corps vers l’avant est révélatrice d’« une crainte de l’eau profondément ancrée38 », elle freine le nageur et traduit en réalité une aspiration à se maintenir au-dessus de l’eau, comme si l’on essayait d’échapper à la noyade à chaque brasse en cherchant à conserver intacts la station droite, le champ visuel et la faculté auditive, bref les repères terrestres familiers39.

13Même la natation de compétition, en dépit de l’adaptation très poussée au milieu aquatique qu’elle exige, peut également être considérée comme s’inscrivant dans la continuité des habitudes terrestres. La finalité est identique, puisque dans l’eau comme sur terre il s’agit de battre des records. L’effet de cette quête est décrit par le narrateur dans le chapitre consacré à son expérience américaine de la compétition : l’obsession du chronomètre qualifiée de « folie » fait perdre la sensation de fluidité dans l’eau40. Pour reprendre la notion de résonance développée par H. Rosa41, ce corps exclusivement dédié à l’optimisation des performances physiques ne résonne plus au contact d’un monde extérieur réifié : « il n’y avait plus d’affinité avec l’eau réduite à du temps qui s’écoule42 ». Pour le nageur de compétition, l’eau perd toute qualité : aspect, couleur, odeur, consistance. Dès lors, la natation ne se différencie guère des autres sports de fond, évoluer dans une ligne d’eau ou sur une piste d’athlétisme n’est pas fondamentalement différent. C’est ce que confirme également l’expérience du « point mort43 » partagée par le narrateur et son frère, respectivement en natation et en course à pied. Au bout d’une certaine distance, l’impression de fatigue s’estompe, le sportif retrouve un second souffle et éprouve une sensation de bien-être44. L’alter ego de Düffel raconte comment il fit cette découverte lors de son séjour en Amérique et fut conduit à abandonner le sprint au profit de la nage de longue distance. Véritable révélation, cette expérience peut être considérée comme l’étape décisive d’un acheminement vers la symbiose aquatique.

14Revenons sur les principaux jalons de ce parcours : il y a d’abord la maîtrise du crawl dont l’éloge qu’en fait Düffel est l’exact envers des critiques formulées à l’encontre de la brasse : si ce dernier style de nage se caractérise par le maintien des repères et des habitudes terrestres, le crawl permet de les abandonner totalement grâce à une immersion totale. Le crawler ne cherche plus à s’orienter hors de l’eau, il voit, entend et respire sous l’eau, sa position horizontale hydrodynamique favorisant la progression dans l’élément liquide. La sensation éprouvée à l’air libre que la peau isole le corps du monde extérieur s’estompe au profit de l’impression d’être enveloppé par un liquide matriciel protecteur qui déconnecte du monde terrestre et rend indifférent à ce qui se passe au dehors45. Un nouvel univers s’ouvre : « Celui qui nage le crawl évolue dans un autre monde, il se livre aux faveurs de l’eau comme à ses défaveurs46. » Un rapport de connivence s’instaure alors avec l’eau qui devient le partenaire du nageur :

Je jouis du plaisir d’être enveloppé par l’eau, car le but de mon trajet n’est pas le plot d’arrivée, la berge ou quelque autre objectif à atteindre mais l’unité de l’eau et du mouvement, la sensation de faire partie de cet élément. J’aspire à être pareil à l’eau47.

15Cette symbiose, qui procure au nageur la sensation que l’eau lui transmet sa souplesse et sa fluidité, n’apparaît toutefois qu’au bout de deux ou trois kilomètres de nage. Elle représente l’aboutissement de cette adaptation de l’organisme à un nouveau milieu et se manifeste notamment par la sensation que « l’intégralité des mouvements semble se fondre dans la fluidité et la souplesse de l’élément aquatique48 ». L’ondulation du corps répond alors à celle de l’eau49, la fusion se manifestant par l’impression irréelle d’être mu par l’eau50. Cet état de grâce où le temps semble suspendu51 est vécu comme un moment d’éternité, expérience aux antipodes de « l’écoulement effréné du temps qui file à toute vitesse52 » ressenti par le sprinter. Un autre rapport au temps et au milieu aquatique émerge, élevant la nage de fond au rang d’expérience extatique euphorisante53 mais aussi solitaire. Favorisée et même exigée par l’immersion totale dans l’eau, la solitude du crawler est un aspect essentiel de cette expérience. Elle aussi s’apprend, l’alter ego de Düffel soulignant que ce n’est que lorsqu’il parvint à maîtriser le crawl qu’il perdit l’habitude de parler en nageant54. La parole est en effet un obstacle à l’instauration de cette osmose du nageur et de l’eau qui exige concentration et maîtrise de soi. Le récit de Düffel comporte de fréquentes descriptions de cette quête toujours incertaine de l’ivresse aquatique, de la peur éprouvée avant chaque nouvelle baignade de ne pas parvenir à cet état tant convoité, de se sentir « étranger dans l’eau55 ». La crainte de l’adversaire disparaît au profit de « la lutte avec l’eau56 » dont il s’agit de gagner les faveurs. Dissociée de tout lien direct à autrui, la natation devient ainsi une pratique éminemment solitaire de rencontre avec soi-même. Elle cesse d’être cette « lutte pour la reconnaissance57 » qu’elle fut pour le jeune compétiteur qui aspire désormais exclusivement à entrer en résonance avec le milieu aquatique58. L’eau, nouvel éducateur dont l’« implacabilité » se substitue à l’autorité des coachs, fait sortir le nageur du carcan dans lequel ces derniers l’avaient enfermé59. Il est remarquable que cette expérience de transe aquatique se soit produite initialement dans un bassin de compétition et non dans un espace extérieur ouvert symbole de liberté comme on aurait pu s’y attendre. Mais rien de plus logique à cela, puisque cette expérience initiatique n’aurait sans doute jamais eu lieu sans cet exigeant apprentissage collectif en piscine60. Il n’en reste pas moins que c’est en dehors des bassins aseptisés que la révélation d’une nature aquatique prendra sa pleine dimension d’expérience esthétique et existentielle.

16L’avant-dernier chapitre du récit marque l’apothéose de cette découverte d’une condition aquatique de l’homme. Il nous ramène à l’époque où, encore lycéen, l’alter ego de Düffel fréquentait une ancienne sablière transformée en lac entouré de hautes dunes de sable tombant à pic dans l’eau et de buttes de terre broussailleuses. C’est dans ce lieu inhospitalier, dans cette eau fraîche et trouble, à la couleur terreuse et au goût métallique peu engageants, que le jeune homme nageait quotidiennement par tous les temps, mû par cette irrésistible aspiration à se transformer en être aquatique :

Après un premier tour du lac je m’étais totalement détaché de mon existence terrestre. Je voyais en passant mes vêtements sur la berge, enveloppes d’une vie que j’avais laissée derrière moi, forme abandonnée ne me correspondant plus61.

17Que le théâtre de cette métamorphose quotidienne choisi par l’auteur soit un endroit aux antipodes de la représentation collective associant plutôt les lieux de baignade aux plages ensoleillées et fréquentées ne saurait être fortuit62. Dépouillé de tous les attraits attendus des lieux de baignade, cet environnement austère est en soi une invitation à quitter la condition terrestre, il annonce la perte des repères familiers et se présente ainsi comme un prélude à la métamorphose aquatique qui trouve son accomplissement avec l’apparition d’une mystérieuse nageuse. L’épisode déjà évoqué de cette inconnue venant à plusieurs reprises nager dans ce lieu hostile en présence du jeune adolescent confronte le lecteur avec un être qui présente toutes les caractéristiques d’une sirène63. Il y a d’abord son papillon éblouissant. Ce style de nage qui reproduit le mieux le mouvement ondulatoire des poissons64 est évoqué ici pour la première fois dans le récit, il intervient après l’évocation de la brasse et du crawl comme pour en marquer la supériorité et suggérer l’idée d’une évolution phylogénétique aboutissant à cette nage. Si la brasse et le crawl représentent des phases d’adaptation encore imparfaites de l’homme au milieu aquatique, le papillon achève quant à lui le processus d’acclimatation dans l’eau. Le narrateur s’attarde sur la description de ce mouvement ondulatoire65, produit de la synchronisation des mouvements des bras, des pieds, des mollets, de la nuque, du dos66. On pense alors à une chorégraphie aquatique67, à une forme d’expression esthétique aux antipodes de la performance sportive puisqu’il n’est plus question de record à battre dans ce plan d’eau désert. Le contraste entre ces deux types de pratique est souligné par la réaction du jeune adolescent : confronté à une telle perfection, il y aspire lui-même. Mais il lui faut pour cela se défaire des habitudes acquises durant des années de compétition, nager en douceur plutôt qu’en force, travailler cet ample mouvement d’ondulation parcourant tout le corps, que précisément le sprinter qu’il fut jadis a toujours cherché à effacer pour aller plus vite68. L’aisance avec laquelle cette inconnue évolue est telle qu’elle semble être innée et non le résultat d’un long et besogneux apprentissage : « Il y avait quelque chose de ludique – une complicité avec l’eau, là où je n’avais toujours vu qu’un défi à relever69. » Le spectacle de cette beauté des mouvements permet à l’ancien compétiteur de parachever sa métamorphose en être aquatique. Usant d’une écriture ambivalente plongeant le lecteur dans une atmosphère irréelle, Düffel projette sur cet être mystérieux, qui tient davantage de la sirène que de la nageuse, une conception idéalisée d’une fusion harmonieuse de l’homme dans l’élément liquide70.

18Schwimmen s’achève sur un chapitre dans lequel est évoquée l’autre passion du personnage pour le théâtre et l’écriture. Celle-ci éclot au moment précis où sa passion pour la nage atteint son paroxysme. Guère motivé par l’école et ses méthodes d’apprentissage qui le satisfont aussi peu que les rituels d’enseignement de la natation, le jeune adolescent eut pourtant un déclic en étudiant Macbeth au lycée. Fasciné par le personnage de Lady Macbeth, il se retranche alors dans la solitude des berges de son lac favori pour se plonger non pas dans l’eau encore trop froide, mais dans la lecture de la pièce. Cette convergence inattendue des deux passions dans un même lieu établit un lien entre elles, dont les écrits de John von Düffel sont la concrétisation. Passions de l’eau et de l’écriture sont étroitement liées. Tout se passe comme si cette nouvelle passion prenait le relais après que cette vocation aquatique mûrie dans le silence et la solitude a été accomplie. Celle-ci ne débouche pas sur un enfermement mais trouve son prolongement sur cet autre plan qu’est la transmission par l’écriture. Avant la publication du récit autobiographique Schwimmen, Düffel avait entraîné le lecteur sur les traces de sa famille dans De l’eau, roman qui relate l’histoire de ses ancêtres papetiers depuis cinq générations dans une fabrique située au confluent de deux rivières, l’Orpe et la Diemel. Omniprésente, l’eau joue un rôle capital dans le destin de cette famille qui lui doit notamment sa prospérité. À la fois puissante, meurtrière, mystérieuse et belle, l’eau est décrite avec une grande sensualité sous tous ses aspects, qu’il s’agisse de ses couleurs, de ses parfums, de ses goûts, de ses bruissements, de ses surfaces scintillantes, de ses profondeurs obscures, de sa fluidité. On retrouve cette tendance à l’esthétisation de l’élément aquatique dans Schwimmen. Mais ce récit va au-delà en confrontant le lecteur avec l’expérience bien plus intime encore d’une immersion aquatique fusionnelle. Si le roman De l’eau joue sur les représentations collectives traditionnellement attachées à l’eau, essentiellement le mélange de peur et de fascination qu’elle inspire, Schwimmen est quant à lui un récit transgressif dans lequel l’auteur n’hésite pas à bousculer ces représentations en réalité révélatrices de la persistance de l’attachement aux racines terrestres. Quelle que soit leur finalité – détente, convivialité, sport, compétition – les pratiques aquatiques contemporaines découlant de ces représentations font également l’objet d’une distanciation. Tout en créant les conditions favorables à l’immersion du plus grand nombre, ces habitudes apparaissent paradoxalement comme un frein à l’épanouissement de la nature aquatique de l’homme. Comme le montre le récit de Düffel, celle-ci ne peut se révéler qu’au terme d’un parcours de type initiatique et exige la sortie du carcan des principes et des usages établis qui demeurent néanmoins indispensables pour l’apprentissage71. Cet accès intime à la sphère aquatique que nous fait entrevoir Düffel72 redonne à cette dernière sa dimension d’étrangeté que la banalisation de l’immersion tend inévitablement à évacuer. Pour Düffel, l’eau n’a rien perdu du pouvoir de fascination qu’elle exerçait sur l’homme terrestre avant qu’il ne l’apprivoise en s’y immergeant massivement. Loin d’entraîner une démystification, la symbiose dans le milieu aquatique telle que nous la présente l’auteur de Schwimmen contribue au contraire à le réenchanter de l’intérieur. L’esthétique de la fluidité qui s’y exprime résulte en grande partie de l’immersion du sujet, elle n’émane plus seulement d’un point de vue extérieur comme dans le roman De l’eau. Dès lors, l’eau devient une source de jubilation pour l’homme qui renoue avec sa nature amphibie : « nous retournons toujours à l’eau73 ».

Notes

1 Le verbe schwimmen signifie nager en allemand. Comme le titre l’indique, c’est la nage, activité de déplacement dans l’eau, qui est au centre du récit plus que la baignade qui n’implique pas nécessairement de déplacement.

2 John von Düffel, Kleine Philosophie der Passionen. Schwimmen, Munich, dtv, 2000. Cet ouvrage n’est pas à ce jour traduit en français. Parmi les autres écrits abordant la thématique de l’eau, citons le roman Vom Wasser (1998), paru en français sous le titre De l’eau (Paris, Albin Michel, 2001), Wassererzählungen (2014), recueil de « narrations aquatiques » ainsi qu’un mode d’emploi de la natation (Gebrauchsanweisung fürs Schwimmen, 2016).

3 L’édition originale est parue sous le titre : Petite philosophie des passions. Nager (Kleine Philosophie der Passionen. Schwimmen).

4 Jean Didier Urbain, Sur la plage, mœurs et coutumes balnéaires, xixe-xxe siècles, Paris, Payot, 1995.

5 Une représentation collective est « une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourante à la construction d’une réalité commune à un ensemble social », Denise Jodelet (dir.), Les représentations sociales, Paris, PUF, 1989,p. 36.

6 Créée en 1913, la Deutsche Lebens-Rettungs Gesellschaft a pour but de former à l’apprentissage de la natation et de prévenir les risques de noyade dans la population.

7 Schwimmen, op. cit., p. 48-49. Traduction J.-M.P. ; idem pour toutes les citations suivantes.

8 Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement, Paris, Seuil, 2011, p. 230.

9 Schwimmen, op. cit., p. 23.

10 Ibid., p. 12. Les effets de cette puissance irrésistible de l’eau apparaissent dans la description du débordement du Rhin dans la ville de Bonn (ibid., p. 45).

11 Le travail de l’imagination joue un rôle décisif comme l’a établi Gaston Bachelard dans L’eau et les rêves : essai sur l’imagination de la matière, Paris, José Corti, 1942.

12 Jean Didier Urbain, op. cit., p. 101.

13 Voir infra.

14 Ibid., p. 109.

15 « La piscine couverte, un bloc de béton enfoncé dans le sol, telle une boîte à chaussures à moitié remplie d’eau », ibid., p. 108-109.

16 Ibid., p.111.

17 Traditionnellement, la séduction se déroule à terre et non dans l’eau. Citons à titre d’illustration de cet usage une anecdote journalistique rapportée par Paul Morand : « Deux jeunes gens étendus au bord d’une piscine avec deux filles ; l’un souffle à l’autre : “On les emmène ? – Attendons d’abord de les voir habillées” », Paul Morand, Bains de mer, Paris, Arléa, 1990, p. 167.

18 Voir ci-dessous p. 13.

19 La figure positive du maître-nageur sauveteur (MNS) associée au héros qui sauve des vies est singulièrement absente du récit de Düffel.

20 L’autoritarisme et la suffisance des maîtres-nageurs est illustrée par la posture des « bras croisés sur la poitrine comme toujours » (ibid., p. 83).

21 Ibid., p. 63.

22 Ce chapitre s’intitule : « Hallucinante excursion aux États-Unis : les attraits des superlatifs ».

23 Ibid., p. 74.

24 Ibid., p. 34.

25 « Nous transférions tout simplement nos conversations sur l’eau, nous nagions en papotant au fil du courant comme quand on se promène. », ibid., p. 36.

26 Ibid., p. 34.

27 On retrouve ce motif de la baignade dans le Rhin dans le récit de voyage de Wolfgang Büscher Deutschland, eine Reise (Berlin, Rowohlt, 2007, p. 9-11). Mais la traversée du fleuve quelque peu périlleuse décrite en ouverture du récit s’inscrit plutôt dans la tradition des aventuriers téméraires bravant les flots plus qu’elle ne révèle une affinité particulière avec l’élément aquatique comme chez Düffel.

28 « Je ne fais partie de ces sportifs de l’extrême qui considèrent leur corps comme une machine ou un outil qui doit fonctionner un point c’est tout », ibid., p. 15-16.

29 Ibid., p. 38.

30 « Enfin l’immersion : un court plongeon, la pression du froid sur les tempes immergées, la respiration accélérée et les bras moulinant frénétiquement en crawl pour faire oublier tremblements et grelottements », ibid., p. 9.

31 Wassererzählungen, op. cit., p. 9-19.

32 Ibid., p. 12. On comprend mieux dès lors le scepticisme de Düffel à l’encontre des brèves immersions dans les trous creusés dans la glace : elles ne durent pas suffisamment pour éprouver cette adaptation progressive de l’organisme au froid et ressentir « cette période de transition d’un élément vers l’autre » (ibid., p. 91).

33 L’histoire culturelle de la natation retracée par Charles Sprawson (Haunts of the Black Masseur. The swimmer as a hero, Londres, Vintage, 1992) montre l’importance qu’ont jouée certains pionniers de la natation élevés au rang de héros mythiques. La figure emblématique de ce phénomène est incontestablement le poète Lord Byron qui traversa le Bosphore à la nage. Cette tradition se poursuit de nos jours, citons à titre d’exemple Lynne Cox, nageuse américaine rendue célèbre par ses traversées sans combinaison dans les eaux les plus hostiles et froides du globe qu’elle a elle-même mises en récit : Lynne Cox, Swimming to Antartica. Tales of a Long-Distance Swimmer, Londres, Phoenix, 2006.

34 « Comment un homme peut-il mourir sans connaître la bienveillance du froid ? », ibid., p. 9.

35 Ibid.

36 Le sentiment de délivrance éprouvé chaque année à l’arrivée du printemps, synonyme de baignade en eau libre, n’en est que plus vif : « Après un long hiver, il n’y avait guère plus gratifiant que cette eau libre, dégagée et sa fraîcheur immaculée. », Schwimmen, op. cit., p. 9.

37 Ibid., p. 51. L’affirmation selon laquelle la brasse est la première nage apprise par l’humanité est contredite par des représentations artistiques de nages apparentées au crawl dans l’Égypte ancienne et chez les Étrusques. De plus, des pratiques de crawl ont été décrites par plusieurs auteurs européens au xixe siècle, notamment dans des populations des îles du Pacifique. On retrouvera toutes les précisions historiques relatives aux différentes nages dans : François Oppenheim, La Natation, Paris, Éditions de la Table ronde, 1964.

38 Ibid.

39 Celui qui nage la brasse « quitte la terre sans conviction, reste frileusement attaché au principe de la marche verticale et de l’anticipation visuelle », ibid., p. 52. Des pratiques relativement récentes comme le paddle (planche sur laquelle on rame debout) ou le longe-côte (marche en mer avec de l’eau jusqu’au diaphragme) confirment cette propension de l’être humain à transposer ses habitudes terrestres sur l’eau.

40 Ibid., p. 76.

41 Hartmut Rosa, Resonanz. Eine Soziologie der Weltbeziehung, Francfort-sur-le Main, Suhrkamp, 2018.

42 Schwimmen, op. cit., p. 76. Cette perte des sensations participe de la transformation des nageurs en machines à aligner les longueurs.

43 Ibid., p. 96.

44 Ce phénomène bien connu s’explique par la sécrétion d’endorphines. Düffel n’utilise guère le jargon technique et physiologique du sport pour décrire ses souvenirs de nageur de compétition.

45 Dans Ostsee, Düffel évoque ce « rapport étrange » de tout nageur de crawl avec le monde de la surface, op. cit., p. 15.

46 Schwimmen, op. cit., p. 51.

47  Ibid., p. 54.

48 Ibid., p. 43. La sortie de l’eau synonyme de réintégration de la condition terrestre s’avère tout aussi délicate que la phase d’immersion : flageolements, grelottements et sensation de vulnérabilité en l’absence de l’enveloppe protectrice de l’eau (ibid., p. 83).

49 Les représentations artistiques contemporaines des nageurs et des plongeurs reproduisent souvent cette ondulation des corps. Le dessin de Rüdiger Trebels sur la couverture du recueil Wassererzählungen en est un exemple.

50 Ibid., p. 82.

51 Le rythme fluide et régulier du nageur de fond s’oppose aux cadences saccadées du sprinter : « La distance que je parcours n’est plus divisée et fragmentée. Elle est devenue un état unique, une grandeur indivisible. J’ai laissé derrière moi l’eau réduite à du temps écoulé, fractionnable, et j’ai atteint la durée sans fin » (ibid., p. 81-82) se souvient Düffel dans le récit de cette « découverte », fruit de son séjour américain.

52 Ibid., p. 75.

53 Comme dans certaines pratiques telles que la méditation, il arrive au crawler d’avoir la sensation de sortir de son propre corps et de s’observer de l’extérieur : « je ne nage pas, je me regarde nager », ibid., p. 81.

54 « Pour savoir nager le crawl il faut vaincre ses habitudes perceptives », ibid., p. 53.

55 Ibid., p. 29.

56 Ibid., p. 55.

57 Axel Honneth, Kampf um Anerkennung, Francfort-sur-le Main, Suhrkamp, 2010.

58 Pour H. Rosa (op. cit.), un sujet entre en résonance avec un autre sujet ou tout autre objet dès lors qu’il lui « répond », lui « parle », induisant une transformation du sujet. Le rapport de Düffel à l’eau est de type résonant au sens de Rosa, cet élément répondant à ses sollicitations : « En nageant, il n’y a qu’un partenaire : l’eau elle-même. Elle répond à chaque mouvement du corps, à chaque respiration, instantanément. », ibid., p. 24. Contre la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth, Rosa défend la thèse d’un rapport du sujet en résonance avec le monde sans qu’aucun besoin de reconnaissance n’entre en jeu. Le parcours de Düffel en offre l’illustration : la lutte pour la reconnaissance, moteur principal du jeune nageur de compétition, a laissé place à une quête de résonance avec l’élément aquatique chez le nageur de longue distance solitaire qu’il est devenu par la suite.

59 Le narrateur explique comment la révélation de l’état d’euphorie aquatique l’a totalement libéré de l’emprise des coachs.

60 Düffel ruine s’il était besoin l’image associant les nageurs de longue distance à des robinsons intrépides s’aventurant dans les flots marins au péril de leur vie.

61 Ibid., p. 92.

62 Düffel qui a effectivement fréquenté ce lieu dans sa jeunesse aurait pu en tant qu’auteur de fiction transposer cette scène décisive dans un autre lieu plus attrayant. S’il ne l’a pas fait c’est aussi pour souligner que seules les évolutions dans l’eau comptent, non le cadre terrestre qui l’entoure.

63 « Ses pieds qui semblaient déjà comme soudés pour former une nageoire », ibid., p. 94.

64 En français comme en anglais et en allemand, c’est la métaphore du papillon, animal terrestre, qui sert à désigner cette nage. Mais Düffel utilise sans surprise l’expression « nage du dauphin », métaphore également utilisée en allemand.

65 La « ligne ondulée » (« Schlangenlinie », ibid., p. 93) est traditionnellement associée à la beauté. Pour Friedrich Schiller cela tient au fait qu’à la différence d’un tracé en zigzag, elle change de direction à chaque point sans que l’œil puisse percevoir aucun changement de direction.

66 L’énumération de ces membres en action apporte une connotation érotique, notamment la description répétée des battements de pieds.

67 Cette chorégraphie aquatique est un déplacement, elle se distingue donc de la natation synchronisée qui consiste à exécuter dans l’eau des exercices gymniques terrestres.

68 Ibid., p. 93.

69 Ibid., p. 94.

70 Cet idéal se présente comme une quête esthétique et induit une adaptation poussée au milieu aquatique à l’instar de la plongée en apnée. Mais à la différence de l’apnéiste qui pousse l’organisme à ses limites en interrompant toute ventilation pendant son immersion dans les profondeurs, le nageur de surface continue à respirer comme sur terre, affirmant ainsi une nature plutôt amphibie qu’aquatique.

71 Nous avons établi que l’image du nageur véhiculée par le récit de Düffel est aux antipodes de celle « des baigneurs “sauvages” aux pratiques spontanées » (Urbain, op. cit., p. 100).

72 Comme dans le roman autobiographique de Chantal Thomas, Souvenirs de la marée basse (Paris, Seuil, 2017), la baignade ouvre un espace de liberté dont l’importance est déterminante dans la vie des protagonistes.

73 Cette épigraphe du roman est aussi la phrase qui le clôt.


Pour citer ce document

Jean-Michel POUGET, «La pratique de la nage et ses représentations : un frein à l’épanouissement de la nature aquatique de l’homme ?», Sociopoétiques [En ligne], n°5, mis à jour le : 09/11/2020, URL : https://revues-msh.uca.fr:443/sociopoetiques/index.php?id=1187.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Jean-Michel POUGET

CEREG, Université Paris Nanterre