Sophie Lefay (dir.), Se promener au xviiie siècle. Rituels et sociabilités, Paris, Classiques Garnier, 2019, 312 p.

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On le sait, la promenade relève d’abord des comportements et des usages sociaux. Encadrée par des rituels et des traditions multiples, elle est relative à un temps, un espace et un univers culturel que cet ouvrage analyse au cours du xviiie siècle, dans ses pratiques et ses évolutions.

Plus que le temps, plus spécialement traité par Juliette Fabre s’attardant sur la Folie de la nuit faisant suite à la Folie du jour ou évoqué par Nicole Masson avec les promenades nocturnes de Rétif de La Bretonne, c’est avant tout l’espace de la promenade qui est envisagé dans deux articles très suggestifs, celui de Michel Delon d’abord qui s’intéresse dans « Des bancs et des paysages » sur le fait de s’asseoir devant un paysage, Les Affinités électives de Goethe servant de modèle pour inscrire ce geste dans la tradition des traités des jardins et des parcs, avec tout ce que l’alliance du banc et de la vue comporte de jouissance. Banc qui est aussi un lieu de rencontre amoureuse (Delphine de Germaine de Staël servant alors à l’analyse) et un lieu de rêverie, l’ouvrage de Marsollier, Nina ou la folle par amour étant cité pour l’exemple. Le second article, celui d’Aurélia Gaillard, prend le modèle du jardin labyrinthe, lieu clos, microcosme symbolique d’une « promenade dans la promenade ». Le parcours en est multifonctionnel, puisqu’il peut être à la fois support d’un projet politique et moraliste, d’un ars memoria, d’une visée pédagogique rehaussant la dimension didactique et discursive du labyrinthe. Les fêtes, mais également le cadre naturel font la sensorialité de la promenade et sa convergence synesthésique. Enfin prolongeant la connivence sensorielle, le labyrinthe de verdure est aussi un espace où l’égarement, la surprise font les jeux de l’amour, ce qui était déjà le titre du roman baroque allemand de Schnabel, Der im Irr-Garten der Liebe herum taumelnde Cavalier (1746). Enfin la promenade plus bourgeoise que mondaine recherche non plus ce qui est caché, mais le point de vue panoramique et une sociabilité ouverte.

La traduction en France des Observations on Modern Gardening de Thomas Whately par Latapie et la promenade dans le jardin botanique inscrivent la promenade dans une nature aménagée pour la récréation des yeux.

Après les lieux, les pratiques : Pauline Valade examine plus que la promenade proprement dite (même si déambuler le soir de réjouissances pouvait être un moment de sociabilité permettant de juger ses pairs dans la participation aux spectacles), les flux de circulation lors des festivités et les dangers relatifs à la mobilité suscitée par la curiosité des Parisiens pour les feux d’artifice ou les grands événements. Certains qui causèrent de nombreuses victimes étouffées lors de bousculades amenèrent les autorités à mieux régenter et réglementer la circulation de la foule. Les déambulations d’une population piétonne furent ainsi mieux encadrées, surtout après le mariage du Dauphin et de Marie-Antoinette où périrent en mai 1770 132 victimes. Une autre approche historienne, celle de Gwénael Murphy s’intéresse aux « promenades coupables » en se penchant plus particulièrement sur les désordres sociaux amenés en Poitou par des conduites adultérines avec une étude des documents d’un procès.

La promenade romantique de l’abandon du corps à l’espace environnant de la nature n’est pas à l’ordre du jour et il est bien montré que la promenade solitaire de Rousseau ne l’est pas autant qu’on pourrait le croire. Timothée Léchot montre que si l’image du promeneur solitaire contribue au processus d’individualisation montré par Turcot, l’herborisation reste en partie pour Rousseau une pratique sociale collective suivant les témoignages de Françoise-Louis d’Escherny. Takumi Taguchi rappelle que le bonheur de la promenade solitaire est sans cesse perturbé, menacé, interrompu par les autres, l’accident de Ménilmontant, maintes fois étudié, que Rousseau raconte dans la deuxième promenade des Rêveries, étant exemplaire à cet égard, mais aussi d’autres événements qui justifient le rejet d’une société non fraternelle et le devenir solitaire, « insociable et misanthrope » de Jean-Jacques, « parce que la plus sauvage solitude [lui] paraît préférable à la société des méchants, qui ne se nourrit que de trahisons et de haine ». En conséquence la promenade solitaire ne se construit qu’en réaction aux tensions que les codes de la civilité et la vie sociale ont amenées.

Notable est au long du siècle la commercialisation des loisirs qu’analyse Laurent Turcot et à notre sens, avec le nouvel espace déambulatoire que constitue le boulevard, une nouvelle façon de se promener, loin des contraintes de la promenade mondaine circonscrite, dans un espace plus libre, animé par une agitation plus vive et publique.

L’intérêt de cet ouvrage, ainsi que le rappelle dans son introduction Sophie Lafay, est de montrer qu’il n’existe pas une promenade, mais une multitude d’usages de la promenade, susceptibles de varier selon les espaces et les circonstances (promenades pédagogiques avec le Magasin des enfants, les Conversations d’Émilie et Adèle et Théodore, philosophiques avec Diderot) et ajoutons-le suivant les cultures, car la promenade française peut surprendre les étrangers qui connaissent quant à eux d’autres pratiques. Arlette Kosch fait à cet égard une synthèse admirable et définitive de l’évolution de Spaziergang (que l’on peut traduire par la promenade) à la Wanderung (randonnée pédestre) dans le domaine germanique.

L’importance sociale de la promenade est bien mise en relief dans The Clandestine Marriage de Colman et Garrick, analysé par Gabriele Vickermann-Ribémont où la promenade entre jardin à la française et jardin à l’anglaise sert de confrontation parodique entre deux groupes sociaux. Mr Sterling fait visiter son jardin à ses hôtes aristocratiques venus négocier une union entre les deux familles dans l’ignorance des codes attendus du parcours rituel esthétique et moral. Il dévoile de manière comique son esprit étroit et mercantile par la petitesse du parcours et les rituels de la promenade du vieil aristocrate et ceux du marchand diffèrent au point de ridiculiser les deux protagonistes dans une opposition qui laisse entrevoir au spectateur ce que serait le modèle idéal d’une promenade.

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Alain MONTANDON, « Sophie Lefay (dir.), Se promener au xviiie siècle. Rituels et sociabilités, Paris, Classiques Garnier, 2019, 312 p. », Sociopoétiques [En ligne], 6 | 2021, mis en ligne le 18 octobre 2021, consulté le 22 mai 2022. URL : http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=1464

Auteur

Alain MONTANDON

CELIS, Université Clermont Auvergne

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